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Full text of "Description de la Louisiane, : nouvellement decouverte au sud' oüest de la Nouvelle France, par ordre du roy. Avec la carte du pays: Les moeurs & la maniere de vivre des sauvages."

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UNIVERSITY OF PITT5BURGH 




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1683 
815H4 



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DESCRIPTION 

DELA 

LOUISIANE, 

NOUVELLEMENT DECOUVERTE 
auSud'Oiiift de la Nouvelle France, 

PAR ORDRE DU ROY. 

^vec la Carte du Tays : Lts Mœurs 
& la Manière de vivrfi 
des àaHVageS. 

DEDIEE A SA MAJESTE* 

Par le K. ï^. Louis l\2 ss epiu^ 

Mt^jjîornaire RecoiUt (^ 

JN^otatre ^pc^jhiii^ue. 








A PARIS, 

Chez la Veuve Sebastien Hur»', rut 

Saint Jacques, à l'Imac/- S, Jérôme, 

prés S. Sovei;.j, 

M. DC. IX XX m. 
^KEC PRinLEGE B7 ROT. 



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AU ROY 




IS-E, 



Te nauroîs jamais ose 
prendre U liberté d offrir tt 
VOSTkE MAJLSTE' 
U Relation dune nou^eUé 



EPISTRE. 

Découverte y que le Sieur de U 
Salle Gouverneur du Fort de 
Frontenac ^ mes fomptiqnons^ 
&f moy , venons de faire au 
Sud- Ouefl de la Nouvelle 
France <, y? elle navoit eflé 
entreprij} par fes Ordres ^ (d^ 
fi la qloïre d'obéir à un [î 
Clone UPC Monarque^ dans un 
emplty qui regarde U con- 
fverfi'jn des Infidelles^nem eût 
engagé dans cette ent-eprife. 

C efi dam cette pensée y 
S I Pv E 5 qt^s^e ] ay entrepris un 
fi long & fi pénible Voya^ 
ge , fans craindre les plus 
grands aangers. lofe mcme 
dire ^ V ôx r e M a j £ s t b,\ 
qxif la mon fang^ante dunde 
mes Compagnons Kecolets^^ 



EPI s T RE. 

sée £tin Fleu<ve de plus di' 
huit cens lieues , ^ beaucoup 
plus grande que t Europe y^ 
que nous pouvons appeller les 
Delîces def^Amenque^ & qui' 
efl capable de former un g} and 
Empire^ fût d orena^unt con^ 
nue fous C Auçiijîe nom de 
LOUIS ; afin queUe eût- 
par la une efpece de droit de 
prétendre a l honneur de fi» 
proteElton^ & efperer ïawar^ 
tuge de luy appartenir. 

Il femhle , SIRE, que 
Dieu ^ous a<voit defiine pour 
en efire le Maître , par le rap^ 
port heureux qui! y a de ^o- 
tre glorieux Nom au Soleil^ _ 
qu'ils appellent en leur Lin^ 
gue Loius jCsJ' ^u quel ^ pour-' 



EPISTRE. 

marque de leur reJpeSî & de 
leur adoyatton^ a<V(int que de 
fumer ils prefentent leurptpe^ 
^^ec ces p drôles : Tchcn- 
diouba Loiiis j ceB a dire^ 
fume Soleil : Ainfi le Nom- 
de VÔTRE Majesté' 
efl a tous momens dm s leur 
bouche ^ ne fuîfant nen qua- 
près a^oir rendu h rmmage 
au Soleil ^ fous ce nom de 
Loiiis. 

Apres ceh , SIRE, per- 
fonne ne doutera que ce ne foit 
U7i myfîere caché de la Ptovi- 
dence y q à a rfer^vé à <vos 
fin ^ a <voflre pie te ^ la 
gloire de faire porter la lu^ - 
miere de la Foy à ces a^veu^ 
g!cs y fj de les tirer des te ne- 



EPISTRE. 

mafftcré p^t ces Barbares l^ 
une captivité de huit mois ou 
je me fais <vû crûe-lement ex^ 
posé y Yid pu (ijf tblir mon 
courage , m étant toujours 
fan une douceur au mtneu de 
mey peines de travailler pour 
un Dieu que je voulais faire 
connaître ^J adorer / ces Peu^ 
pies y ^ pour un Roy dont U 
Gïoie '^ les Vertus jontjans 
ho nés. 
Il ejic mjîinty S 1 K^^qumf 
fi tofi que nous avms pu les 
apprivuii^er^ ^ '^ous c ncilier 
leur amitié ^ le récit que nous 
leur avons fait d une par^ 
tie des Vertus héroïques de 
Votre M a ) est t.' Très- 
Ghrétimne^ de fe s Actions [ur--^ 



EPISTRE. 

prenantes ^dans (es Conquêteîl 
de U félicité^ de l amour le 
fis Sujets 5 les a porte\ plus 
facilement a recevoir les prin- 
cipes des veriteT^de lE^'angth 
t^ a repérer la Croix que nous 
a^ons grafvce fur les arbres 
au dejfus ae ^os Armes, pour 
marq € de la protcHion con^ 
tinueUe qm <v us doiincT^ a la, 
'Religion chrétienne ^X^ pour 
les faire reji m^enir dts prin^ 
cipes que nous leurs au uns 
heu reufiment enjeigm ^. 

Nuus au Oh- s donné le nom 
de la Louiftane a cette g^an^ 
deDxouu?rte y eflant perjua^ 
dez. q^e Vôtre N4a]éste* 
ne de! u.p m' ou ver oit pas quu^ 
ne partie de la terre arrar 



EPISTRE. 

hres ou ils auraient toujours 
^/m,y?VGTRE Majesté', 
encore plus appliquée au Ser^ 
vice de Dieu ^ de la Keli^ion^ 
quau Gouvernement de fis 
Eflats ^ ne nous a^voît honoré 
de ce pieux Employ ^ pendant 
au t lie travail le a^ec jme'i^ 
a U deflruEiton de l H refie. 
le prie le Ctel^S R t , q^ie 
h bon -heur qm accompagne 
la juflîce de <vùs Actions cou^ 
ronne de fihedes^ de Jï ^ran^ 
des ef de fi fainves e^trepri^ 
fes. Ce font les prières ^ les 
a^œux que tous les KecoUets 
de ojoftre Royaume fmt i 
Dieu y aux pieds des Autels y. 
^ moy en mon particulier ^^ 
qui ne fouhaite qi^^e da^-oir^ 



EPISTRE. 
i honneur de continuer à Vo- 
tre Majesté' les Serait- 
ces que je Iny ay vouez^ dés les 
(Campagnes de Hollande , oà 
j ay eu l honneur de fuinjveja, 
fka ée Perfonne en qualité de 
Mîjjionnaîre : Ma plus gran^ 
de pafjîon étant d'adorer mon 
D eu^ dejermr m n %oy, ^ 
luy donner des marques du 
Zfle y & du plus prof end tejl^ 
peB avec lequel je Juis y 

SIRE, 

De VOSTRE MAJESTE* 



te trcs-humb'e , tres-obeïfTant^ 
& :rfs fideJ e fujet &• f rvireur 
F. LO^MS HENNHPIN, 
MilTionnaize Kccoliec. 



Bxtrait du Privilège du Roy. 

PAr grâce & Privilège du Roy, 
donné à ^haville, le 3 Septem- 
bre i6Si. figné par le Roy en fon 
Confeil, Junquieres j II eft permis à 
la veuve Sebaftien Huré,vivantMar- 
chand Libraire à Paris, de faire im- 
primer un Livre intitulé Oefiription 
de la Loklfiane^ Pais nouvellement dé» 
couverts dam l Amérique Septentrion' 
nalle, Compofé par le R. Père Loiiis 
Hannepin Miflionnaire Recollet , 
&; Notaire Apoftolique , durant le 
temps & efpace de vingt années 
confecutives , à compter du .jour 
que ledit Livre fera achevé d'im- 
primer pour la première fois. Et dé- 
tenfes à tous Imprimeurs Libraires 
& autres , d'imprimer vendre & dé- 
biter, fous quelques prétexte que 
ce foit , mefme d'impreflion étran- 
gères ou autrement, fans le con- 
lentemenc de ladite expofante, ou 



3e fes ayîînts caufe, à peine de 3006 
livres d'amende , payable fans dé- 
pofts par chacun des contrevenans, 
•conhfcation des Exemplaires , con- 
trefaits 5 Se de tous dépens dom- 
mages ôc interefts ; comme il eft 
plus amplement porté par ledit 
Privilège. 

Kegipré fur le Livre de la Com" 
fntmauté des Libraires & Imprimehrs 
de Paris . le >o. e-pternhre i68i fiti* 
^ant V^rrefi du Parlement du 8. 
Jivril x^s-i^. & celuy du cn/eil'Pri^ 
vé dh Roy dft 27. Février 166 $* 

Signé AN G OT, Syndic/ 



achevé d'imprimer pour lapremie- 
-^ -^re fois, le |. Janvier 1685. 



3e fcs ay^îtits caufe, à peine de 5006 
livres d'amende , payable fans dé- 
pofts par chacun des contrevenans, 
conhfcation des Exemplaires , con- 
trefaits , de de tous dépens dom- 
mages & inte-refts ; comme il efl 
plus amplement porté par ledit 
Privilège. 

Regifiré fnr le Livre de la Covi" 
fntmauté des Libraires & Imprimehrs 
de Paris, le <q. epternbre 1681 fiti' 
^Vant l^yîrrefl du Parlement dn 8. 
j^vril ^6^2^. & celuy dit cn/eilPn» 
vé du Roy du 27. Février 166$» 

Signé AN G OT, Syndic/ 



Achevé d'imprimer pour lapremi^- 
'^ ^re fois, le j. Janvier 16LS5. 



"^% 




DESCRIPTION 

DE LA 

LOUISIANE, 

Nouvellement découverte 
au Sud^Oueft de la Nou- 
velle France , par ordre 
de Sa Majefté. 

L y a plufîeurs an- 
nées que le Sieur Ro- 
! bert Cavelier de la 
Saile avoit elle per- 
fuadé par les lumières qu*il 
avoir tirées de plufieurs Sau- 
vages de diverfes Nations , que 

A 




X Defcription 

]'on pourroïc faire des établif- 
femensconfiderables du codé 
du Sud-Oiieft, au delà des 
grands Lacs , bL que mefme 
par le moyen d'une grande Ri- 
vière que les Iroquois appel- 
lent Hohio, qui fe décharge 
dans Mefchafipi, qui en lan. 
gue des Iflinois figniiie grande 
Rivière , on pourroii péné- 
trer jufques i la Mer. , 

Dans cedeflein, il achepra 
une habitation dans Tlfle de 
Monreal, à Tendroit appelle 
la Chine, où Ton s'embarque 
pour remonter plus haut le 
long de la grande Rivière faint 
Laurens 5 il communiqua en- 
fuite fa penfée à Monfieur de 
Courcelles Gouverneur de la 
nouvelle France, qui la trou- 
va bien fondée y éc qui pour 
cet efpjt l'en cou ra^ea à Texe- 
cuter 3 il fit divers voyages. 



d£ la LoUiJtane. j 
tantoft avec des François , 
tantoft avec des Sauvages, & 
mefme pendant cenc lieues de 
chemin , jufques au bout du 
Lac de Frontenac avec Mefl 
fleurs Dolier 5c Galinée Prê-. 
très de faint Sulpice, Tanixe 
1669. mais une fièvre violente 
obligea le dernier à les quit- 
tera rentrée du Lac de Com- 
ty , ôc les premiers quelque 
temps après d'autres accidens 
impreveus , de relâcher des 
Onttaouactz , & retourner en 
Canada , fans qu'ils ayent 
depuis fongé à pourfuivre 
leur premier deflein , la pro- 
vidence de Dieu l'ayant ainfl 
permis, &: refervé aux Reli- 
gieux de noftre Ordre. 

Le Sieur de Courcelles, 2c 
le Sieur Talon très- vigilant 
Intendant de la nouvelle Fran- 



4 Dejcription 

ce , Jny écrivirent pour l\x. 
horter à continuer Çqs décou- 
vertes, ôc il s*en prefentaune 
occafion favorable. 

Après que le Sieur Tracy, 
envoyé en Canada par le Roy, 
en 1665. eue forcé les Iro- 
quois à demiinder la paix, il 
jugea qu'il elroit necclTaire, 
pour tenir en bride ces bar- 
bares , de faire conftruire queU 
ques forts dans les lieux, par 
où les Iroquois avoient accou- 
tumé de paiïer pour venir 
attaquer nos habitations • on 
bâtit pour cet eflret les forts de 
Sore],& de Chambly dans la 
rivière de Richelieu , qui fè 
décharge dans celle de faine 
Laurens j 6c quelques années 
après celuy de Frontenac a 
cent vingt lieues plus au Sud , 
prés de Ja décharge du Lae 
de Frontenac, ou Ontario ^ui 



' de la Loiiijrane. $ 
veut dire beau Lac. Ce fort fut 
gafonné , ôC entourré de gros 
pieux, 6c de quatre baftions, 
par les foins de Monfieur le 
Comte de Frontenac Gouver- 
neur gênerai du païs pour re- 
fiileraux Iroquois, 6c ce brave 
Seigneur depuis dix ans de 
fon gouvernement , s'eft fait 
aimer , par la' crainte qu*il 
donnoit à ces barbares , par 
la conftrudion du fort de 
Frontenac fcicué dans leurs 
païs , & par cette forterefle il 
a fait revivre dans l'Améri- 
que, le nom de fes Anceftres, 
qui ont efté les favoris , de 
l\in de nos plus grands Rois 
Henry IV. ôc les Gouverneurs 
du Chalteau de faint Germain 
en Lave, &c fans faire tort aux. 
Gouverneurs généraux qui 
l'ont devancé , celuy-cy , a 
efté le Père des pauvres, le 

A iij 



s Defcriptîon 

protedeur des opprimez, & 
un parfait modelie de pieté 6c 
de religion. Ceux qui vien- 
dront après nous en canada , 
le regretteront & admire- 
ront fa bonne conduite 6c 
fon zèle pour le fervice du 
Roy dans les périls des Ca- 
nots où cet illuftre Gouver- 
'neur s'eft fouventexpofé pour 
le bien , & la défenie du païs. 
Le gouvernement du Fort de 
Frontenac venant à vacquer, 
le Sieur de la Salle qui avoit 
éprouvé de grandes difficul- 
tez à furmonter les Saults, & 
les Rapides afFreux que Ton 
trouve durant prés de trente 
lieues, depuis le Monrealjuf- 
ques au fort de Frontenac^ 
refolut de venir en France 
pour demander ce gouverne- 
ment au Roy. 
Il arriva à la Rochelle en 



d^ la LoûiJîdM. 7 
1675. il ofFric d'achever ce fort 
à fes dépens 6c d'y entretenir 
une garnifon fuffifante î ÔC 
comme le Sieur Comte de 
Frontenac avoir fait des avan- 
ces pour plus de quinze mil- 
le livres , tant pour Téta- 
bliflement dudit Fort , que 
de la garnifon, il ojBFrit en- 
core de les rembourfer, pour- 
veu que la Cour voulût luy 
accorder le gouvernement &: 
la propriété du Fort j fes pro- 
pofitions furent acceptées par 
Monfieur Colbert qui luy en 
fîft expédier les provifîons, 
par les foins de Monfieur de 
Belizani quia beaucoup con- 
tribué à une fi genereufe en- 
treprife , & les établiflemens 
qui s'y feront dans la fuitte luy 
auront cette obligation. 

Si-toft qu'il fut de retour 
en Canada^ le Sieur Comte 

A iiij 



8 Dejcfiption 

de Frontenac (e rendit fur I&sf 
lieux pour i*aider à faire dé- 
molir le premier fort qui n*é- 
toit entourré que de gros 
pieux 6c de gazons 3 il en fit 
conftruire un autre de trois 
cens foixante toifes de tour, 
reveftu de quatre baftions de 
pierre de taille y auquel on 
travailla avec tant de diligent- 
ce, qu'au bout de deux ans il 
fut mis en fa perfection, quoy 
que le Sieur de la Salle nefufl: 
point obligé à faire une fî 
grande dépenfe. 

Ce fort eft fcitué au Nord 
ic prés de la décharge du Lac 
de Frontenac dans une prcf- 
qu'Ifle dont il a fait fofloyer 
rifthme , ôc dont les autres 
codez font entourrez du Lac, 
& d'un grand port, où coûtes 
fortes de baftimens peuvent 
mouiller en feurecé. Le Lac 



de la Loùijiane. 9 
de Frontenac à quatre- vingrs 
lieues de longueur, bc vingt* 
cinq ou trente de largeur , il 
eft abondant en poifTons^pro- 
fond bc navigable par tout: 
Les cinq Cantons des Iro- 
quois habitent la plufpart au 
Midy de ce mefme Lac , ôc 
quelques-uns au Nord. Mon- 
fieur le Comte de Frontenac 
eftant allé plufieurs années 
confecutives au fort ^ efcorté 
par des Soldats ^ & de quaran- 
te canots , conduits par des 
hommes les plus refolus au 
combat , fa prefence imprima 
de la crainte bc du refpe£t^ 
dans l'efprit des plus fiers de 
ces barbares , pour toute la 
Nation Françoife 3 il affem- 
bloit tous les ans les plus con- 
iîderables des Iroquois au 
confcil , leur faifant connoî- 
tre les moyens qu^il dévoient 



10 Dejcription 

prendre pour embrafler le 
Chriftianifme , les exhortant 
découter la voix des Miffion- 
naires, leur donnant les biais 
xju'ils dévoient prendre pour 
entretenir une bonne corref- 
pondance avec luy , & pour 
maintenir le commerce avec 
les François , lefquels à la 
manière de Texpreffion des 
Sauvages , il appelloit ks ne- 
veux, 6c les Iroquoîs ks en- 
fans : c'eft par ces voyes que 
ce fage Gouverneur a confer- 
vé la paix tout le temps qu'il 
a efté en Canada , faifantdes 
prefens aux Sauvages en fa- 
veurs des Miflîonnaires. 

La fcituation de ce fort, efl: fî 
avantageufe, qu'il eft aifépar 
fon moyen de couper la fortie, 
& le retour des Iroqnois , ou 
de leur porter en vingt-quatre 
heures la guerre chez eux^ 



de la Loïïîjtane. ii 
dans le temps qu'ils feroienc 
en courfe, par le moyen des 
barques du Fort de Frontenacj 
le Sieur de la Salle en ayant, 
fait conftruire trois toutes 
pontées dans le Lac , a fî 
bien dreffë {^s gens à con- 
duire les Canots dans les Ra- 
pides les plus affreux , qu'ils 
font à prefent les plus habiles 
canoteurs deTAmerique. 

Comme la terre qui borde 
ce Lac eft tres-fertille^ il en a 
fait cultiver plufieurs arpens, 
où le bled, les légumes, ôcles 
herbes potagères ont très- bien 
reuflî , quoy que d'abord ces 
bleds ayent eftez incommo- 
dez des fauterelles, amfi qu51 
arrive ordinairement dans les 
nouveaux defFrichemens du 
Canada, à caufe de la grande 
humidité de la terre j il y a 
fait élever des volailles , & des 



ît Df/criptidn 
beftes à corne ^ dont il en a 
prefentement plus de trente- 
cinq y de comme les arbres y 
font très-beaux , & propres à 
baftir desmaifons, èc àçs bar- 
ques, de queThyver y cftprés 
de trois mois plus court qu'en 
Canada ^ il y a lieu de croire 
qu*il s'y formera une Colonie 
confiderable,y ayant déjà trei- 
ze à quatorze familles, de une 
maifon de Miffion que j'y ay 
eltablie avec noflre cher Père 
Luc BuilTet Recolet, par le 
fecours du Sieur de la Sal. 
Ir, avec lequel nous avons at* 
tiré un village aflez confi- 
derable d'Iroquois , aux en- 
fans defquels , nous appre- 
nons la ledureavec nos petits 
François , lefquels s'entr'ap- 
prennent réciproquement la 
langue les uns des autres ^ ce 
qui entretient une bonne cor- 



de la Loûifidne. 15 
rcfpondance avec lei> Iroquois 
qui défrichent les terres pour 
y fcmer du blé d'Inde pour 
lubfifter coûte l'année , kors 
le temps de leur ehailé. 

Pendant que le Sieur de la 
Salle travailloic à la conftruc- 
tion de Ton Fort , fes envieux 
jugeans par de fi beaux com- 
niencemens ce qu'il pour- 
roit faire dans la fuite avec nos 
Miffionaires Recolets quiatri- 
roient par leur vie desinteref- 
fee, plufieurs familles qui ve- 
Doient demeurer au Fort , fuf- 
cicercnt le Sieur Joliet à le pré- 
venir dans fes découvertes, le- 
quelalla par la BayedesPuants 
à la rivière de Mefchafipi, fur 
laquelle il defcendit jufques 
âux Illinois, 5c revint par les 
Lacs en Canada , fans avoir 
pour lors, ny depuis eflayede 
faire aucun eftabliffement, ny 



ï4 De/cription 

donné aucunes connoiffances 
à la Cour. 

A la fin de Tannée 1678. le 
Sieur de la Salle vint en Fran- 
ce rendre compte à Monfieur 
Colbert de ce qu'il avoit fait 
en exécution de fes ordres i il 
luy reprefenta enfuite que ce 
fort de Frontenac luy donnoic 
de grandes commoditez pour 
faire des découvertes avec nos 
Recolets , que fon principal 
deflein enfaifant conftruirece 
fortavoit efté de continuer ces 
découvertes en des païs tempé- 
rez, riches ôc fertiles, ou le feul 
commerce des peaux 6c de la 
laine des bœufs fauvages , que 
les Efpagnols appellent Cibo- 
la pouvoit eftablir un grand 
commerce, & foûtenir de puif- 
fantes Colonies ^ Que toutes- 
fois comme il feroit difficile 
d'amener ces peaux de bœufs 



de Id LoUifiane. ij 
dans des canots , il fuplioic 
Monfieur Colbertdeluy faire 
accorder la comrniflîon pour 
aller faire la découverte dç 
l'embouchure de la grande ri- 
vière de Melchafipi , fur la« 
quelle on pourroit faire des 
Navires pour venir en Francei 
Et qu'attendu les grandes dé- 
pendes qu'il avoir faites prin- 
cipalement pour la conftruc- 
tion ôc l'entretien du fort de 
Frontenac , il luy pluft de luy 
faire donner le privilège defai- 
refeulle commerce des peaux 
debœuf^fauvages, dont il en 
avoir apporté une pour é- 
chantillon , ce qui luy fut ac* 
cordé. 

Il partit de France au mois 
dejuillet de l'année 1678. avec 
les Sieurs la Motte êc Tonty, 
urî Pilote, 6c des Matelots, 6c 
plufieurs autres , jufques au 



î6 Vejcription 

nombre d'environ trente per. 
fonnes , des ancres , t<. des 
agrets pour les barques j qu*il 
vouloit faire conftruire, 6c les 
armes , & les marchandifes ne- 
cefTaires ^ il arriva à la fin de 
Septembres Québec, d*où il 
fit aller Tes gens pour tranfpor- 
ter Çqs marchandifes,& fes pro- 
vifions au fort de Frontenac , 
il m'apporta de France une o- 
beïflance de noftre Révérend 
Père Germain Allart qui eft 
à prefent Evefque de Vences, 
& des lettres du très. Révérend 
Père Hyacinthe le Févre Pro- 
vincial aduel de nos Recolets 
d'Artois, par lefquelles il me 
témoigna bien du zele pour le 
progrcz de nos Miffions de 
J'Ameriquc, 6c me pria de te 
nir compagnie au Sieur de la 
Salle dans fes découvertes , le 
Père Valentin le Roux noftre 

Com- 



de la Loùîfime. 17 

Commiflaire Provincial du 
Canada me donna une Chapei^ 
le complétée pour mon voya- 
ge, je fus cnfuite prendre la be- 
riedidionde Monfieur Fran. 
çois de la Valle premier Evef- 
que de Québec , 6c fon agré- 
ment par écrit, nous difnâmes 
enfuite à la table de Monfieur 
le Comte de Frontenac Gou- 
verneur du païs /lequel pen* 
dant le repas nous fit Thon- 
neur de dire à la compagnie 
qu'il ferôit récit à la Cour 
du zèle des Recolets , 6c de 
la generoûté de nos entrepri- 
fes. 

Nous nous embarquâmes 
trois , dans noftre petit canot 
d*écorce avec nodre Chapelle 
portative, une couverture, 6c 
une natte de joncs qui nous fer- 
voit de paillafTe, ce qui compo- 
foit tout noftre équipage. Les 

B 



i8 Defcription 

peuples des coftes^ où nous 
paflTames, encre Québec & le 
Monreal , me prièrent avec 
inftance de leur direlaMeilè, 
& de leur adminiftrer les Sacre- 
mensj me reprefentans qu'ils 
ne pouvoienc aflîfter au Ser- 
vice divin que cinq ou fix fois 
Tannée, vu qu'il n'y avoit que 
quatre Miflîonaires dans re- 
tendue de cinquante lieues de 
pays. A Saint Hour j'y bap- 
tifé un enfant , dont je don- 
nay avis au Miflîonnaire qui 
eftoit abfent. Nous continuâ- 
mes noftre route par Harpen. 
tinie où ie Seigneur du lieu 
m'auroit donné un de Çqs fils 
pour le voyage , fi noftre ca- 
not avoic eftéair^z grand pour 
quatre hommes. A noftre ar. 
rivée du Monreal , on me dé- 
baucha mes Canoceurs, ce qui 
m'obligea de prendre Tocca.. 



de la Loùifime.. 19 
iîon de deux autres canoteurs 
qui nous donnèrent une petite 
place dans leur foible bafli- 
ment , 6c après avoir franchy 
les Rapides pendant trente 
lieuës, nous arrivâmes au fort 
de Frontenac à onze heures de 
nuit, le jour àts Mort^ de 
1678. Le Père Gabriel de la 
Ribourde, & lePure Luc Buif- 
fet Miflîonaires , me receu- 
rent avec une joye extraordi- 
naire dans noftre maifon de 
Miffion. Le Sieur de la Salle 
fe rendit quelque temps après 
nous fitoft qu'il eut achevé ks 
affaires , ôc à la fin de la mefme 
année il fift partir quinze hom* 
mes de Çqs gens avec des mar- 
çhandifes pour la fomme de 
lîx à fept mille livres , avec 
ordre d^aller en Canot , nous 
attendre aux Iflinois, qui de- 
meurent dans le voifinage de 

Bij 



zo Dejcrtptton 
Mefchafipi^ afin d'y commen- 
cer à établir une bonne cor- 
refpondance avec ces Sauva- 
ges , bi de nous préparer des 
vivres 6c les autres chofes ne- 
ct'flaires pour la continuation 
de nos découvertes. 

Nous eûmes une conféren- 
ce 'avec nos deux Religieux 
du Fort, fur les mefures qu'il 
falloit prendre pour étendre le 
Royaume de Jésus Christ > 
parmy ces Nations nombreu- 
(qs , qui n'avoient jamais en- 
tendu parler du vray Dieu^ 
ny converfé avec les Euro- 
peans. 

Le i8. Novembre 1678. je 
pris congé de ces Pères qui 
nous vinrent conduire jufqucs 
fur le bord du Lac , & nous 
entrâmes avec feize hommes 
dans un brio-antm ; le froid &: 
"les vents de Tautomne elïant 



de U Loïïijtane. 2ï 
lors aflez violents , nos hom- 
mes apprehendoient d'encrer 
dans un baitiment d'environ 
dix tonneaux , ce qui obligea 
le Sieur de la Mocce qui cona- 
mandoic , à faire tenir tou- 
jours la colle du Nord du 
Lac de Frontenac pour eftre 
à l'abry du Nord-Oiieft qui 
nous auroit jettez à la cofte 
Méridionale. Le vingt -fix 
iioftre petit baftiment eftanc 
effloqué à deux grandes lieues 
de terre , toute la nuit nous 
fûmes forcez à mouiller Tan- 
cre à foixante bralTes de ca- 
ble ^ &: dans un péril évident^ 
enfin le vent d'Elt eftant re- 
tourné au Nord'EIl^nous nous 
rendîmes au bout du Lac de 
Frontenac , à un village Iro- 
quois nommé à Teiaiagon , 
fcirué au Nord , à environ foi- 
xante- dix lieues du Fort de 

B lij 



2l Dejcription 
Frontenac, nous traitâmes da 
blé d'Inde aux Iroquois , qui 
venoient fouvent nous vificer 
à noftre brigantin , que nous 
avions placé dans une rivière 
& mis en afTurance, mais nous 
échouâmes par trois fois, avant 
que d*y entrer , & l'on fuft 
obligez de débarquer quatorze 
de nos hommes , 6c de jetter 
du lefte de nofîre baftimenc 
pour nous tirer d'afFaire , Ton 
fut obligé de couper à coups 
de haches les glaces qui nous 
auroient renfermées dans la 
rivière. Le vent propre nous 
manquant , nous ne pûmes 
partir que le cinquième Dé- 
cembre 1678. & comme nous 
avions quinze lieues de traver* 
fe à faire des terres du bout da 
Lac à Niagara, nous ne pû- 
mes gaigner que dix lieues 
vers la cofte meridionalle,ou' 



de lùL Loûijtane. x% 
nous mouillâmes l'ancre a en- 
viron trois lieues de terre, 8c 
toute la nuit nous fûmes fore 
agitez de gros temps. Le fi- 
xiéme jour de Saint Nicolas, 
nous entrâmes dans la belle 
Rivière de Niagara, dans la- 
quelle jamais barque n*eftoic 
entrée 3 Après le Te Deum Se 
les prières ordinaires, en aétion 
de grâce , les Iroquois Tfon. 
nontouans^ de tout le petit vil- 
lage placé à rentrée de la ri- 
vière, d'un coup de fenne pri- 
rent plus de trois censpoilfons 
blancs, plus grands que des 
carpes, qui eft du meilleur 
goût, Se le moins mal faifant de 
tous les poiflbns qu'il y ait au 
monde , ces barbares nous les 
donnèrent tous , attribuant 
leur bonne pefche à l'arrivée 
du grand Canot de bois. Le 
fepciéme nous montâmes en 



24 Defcription 

Canot d'écorce à deux lieues 
en haut de la Rivière , pour 
chercher un lieu propre à bâ-. 
tir , &: ne pouvant monter 
plus haut en Canot , ny fur- 
monter de très violens Rapi^ 
des \ nous fûmes à la décou- 
verte parterre, à trois Heuês 
plus haut^ 6c ne trouvans pas 
de terre bonne pour cultiver, 
nous couchâmes prés d'une 
Rivière qui vient de rOUeftâ 
une lieuë au deffus du grand 
Sault de Niagara , il y avoic 
un pied de neige que nous 
oflâmespour faire du feu j &c 
le lendemain nous retournâ- 
mes fur nos pas en chemin 
faifant j nous vîmes très gran- 
de quantité de Chevreuils, ôc 
des bandes de Cocqs dinde 
fauvages ^ &: après la premiè- 
re Mefle qui ait jamais efté 
célébrée dans ces lieux- là, 

Ton 



de ULoûiJiune. if 
JJàn employa les Charpen^ 
tie>s avec d'autres gens fous 
]a conduite du Sieur de la 
Motte qui ne put jamais fup- 
porter la rigueur d'une vie fi 
pénible , il fut obligé de la« 
cher prife quelque temps a. 
prés èc de retourner au Fort 
de Frontenac, 

Le Sieur de la Salle n'ayant 
pu faire baftir une barque au 
Fort de Frontenac â caufe 
d'un portage de deux lieues 
du grand Sault de Niagara , 
fans lequel on pourroit navi- 
ger en grande barque depuis 
le Lac de Frontenac jufques' 
au bout du Lac Dauphin , par 
des Lacs qu'on peut avec rai- 
fon appeller des Mers douces. 

La grande Rivière de Saint 
Laurens tire fon origine de 
plufieurs grands Lacs , entre 
tefquels il y en a cinq d'uirç 



lé Defcription 

grandeur extraordinaire , êC 
qui font tous mal reprefen- 
tez dans les Cartes impri- 
mées. Ces Lacs iont le pre- 
mier Lac de Condé ou Tra- 
cy 3 Le fécond Lac Dauphin 
ou Iflinois j Le troifiémeLac 
d'Orléans ou des Hurons . 
Le quatrième Lac de Conty 
ou prié, 6^ le cinquième Lac 
Ontario , nommé de Fronte- 
nac • ils font tous d*eau dou- 
ce , & très- bonne à boire, 
abondans en poiffbns, entour^ 
rez de terres fertiles , à la re- 
ferve du premier 5 la naviga^ 
tien y eft aifée, mcfme à dts 
grands baftimcns, mais diffi- 
cile en hyver à caufe des 
grands vcns qui y régnent. 

Le Lac de Condé , ^ le 
Lac Dauphin font les plus 
éloicrncz du collé du Cou- 
chant, le.piQiïiiQr (jiàs'fftend 



de Id Loûijianne. zj 
de TEIl à rOuefl a cent cin- 
quante lieuës de longueur , 
environ foixante de largeur, & 
environ cinq cens lieuës de 
tour -, le fécond qui eil fcitué 
au Nord 6c Sud a cent vingt 
ou cent trente de longueur, 
6c quarante à cinquante lieuës 
de largeur, &: prcs de quatre 
cens lieuës de cour • ces deux 
Lacs fe dégorgent dans celuy 
d'Orléans, le premier par un 
Rapide remply de Rochers, 
où Ton ne peut naviger, 6c 
l'autre par le détroit de Miffi- 
limakinac. Le Lac d'Orléans 
fe décharge par un long Ca- 
nal très-beau 6c navigable 
dans le Lac de Conty • en. 
forte que comme ces deux 
derniers Lacs font à peu prés 
égaux au Lac Dauphin , 6c 
qu'il ne font feparez par au-» 
oun Rapide incommode i on' 

C ij 



i8 Dcfcriptton 

peut aller en barvijue depuis le 
fond du Lac Dauphin par une 
efpace de quatre cens lieues 
jufques au bout du Lac Con- 
ty , où la navigation eft in- 
terrompue par le grand Saule 
de Niagara. 

Le Lac de Conty fe jette 
dans le Lac de Frontenac • 
mais pendant dix lieu es de ce 
dernier Lac, il fe reflerre par 
iine grande Ifle qui forme 
deux Chenaux ^ 6c par des 
Iflets^c ceretreciflement s'ap- 
pelle la Rivière de Niagara , 
qui après un cours de quator- 
ze lieues fe jette dans le Lac 
de Frontenac , a quarante- 
deux degrez de latitude 6c 
vingt minuttes. Les eaux de 
cp JDetroitoude cette Partie, 
&C Rivière du Lac de Conty 
ont un courant , 6c fort diffi- 
ç^lç. à furi-^ionter à la voille^» 



àe h LouijtMe. 29 

principalement à une lieuë de 
la forrie du Lac de Conty. 
A quatre lieues du Lac de 
Frontenac , il y a un Sault ou 
cheute d*eau incroyable , 6c 
qui n'a pas fa pareille. La Ri- 
vière de Niagara prés de cec 
endroit n'a qu'un demy quart 
de lieuë de largeur , mais 
elle eft fort profonde par en. 
droits , êc fi rapide au deflus 
du grand Sault qu'elle entrai- 
ne toutes les beftes qui la 
veullent traverfer , fans que 
pas une puiiTe refifter à fou 
courant, elles fe précipitent 
plus de cinq cens pieds de 
hauteur , àc fa cheute eft com- 
pofée de deux nappes d'eau , 
ôc d'une cafcade , avec une 
Ifle en Talus 3 au milieu ces 
eaux écument ôc bouillon- 
nent d'une manière afFreufe , 
elles tonnent contunicilement^ 

C iij 



50 De/cnpmn 
& lors que le vent foufle du 
içoftc du Sud , on entend le 
bruit qu'elles font de plus de 
quinze lieues. A quatre lieues 
de ce Sault ou de cette cheu- 
te, la Rivière de Niagara fe 
jette , avec une rapidité ex- 
traordinaire , pendant deux 
lieues principalement dans le 
Lac de Frontenac : c*cfl: pen- 
dantces deux lieues qu'on fait 
portage des marchandifes , ^ 
il y a un tres-beau chemin ^ 
fore peu de bois , & prefque 
toutes prairies entrç-nieflées 
de quelques chênes, 6c de fa- 
pins, fur leurs deux bords de 
la Rivière , qui font d'une hau- 
teur qui font peur quand on 
regarde le bas. 

C'elt à Tembouchure du 
Lac de Frontenac , que Ton 
fift commencer un Fort ^ qui 
âuroit pu tenir en bride les 



de la LoùiftAnê. "3 î 
Iroquois , &c pardculierem^nc 
\qs Tfonnontonalis les plus 
nombreux &c les plus puiflàns 
de tous, Se leur empefcher le 
commerce qu'ils font avec les 
Anglois 6c les Hollandois , 
de quantité de Pelterîes qu'ils 
font obligez d'aller cherch-cr 
dans les païs Occidentaux , 
& de pafler en allant ^ en 
revenant par Niagara, où Ton 
pourroit les arrefter à Tamia- 
ble en temps de paix, & par 
force en temps de guerres 
mais les Iroquois excitez par 
quelques envieux du Sieur de 
la Salle, en prirent ombrage, 
en forte que comme on eftoit 
point en eflat de leur refifter. 
Ton fe contenta d'y faire bâ^ 
tir une maifon fortifiée de Pa- 
lifades, qu'on nomme le Fort 
de Concy, & Tendroiteft na- 
turellement de défenfe , 6c â 

C irj 



32 De/cription 

cofté il y a un fort beau Ha~ 
vre pour recirer les barques 
en affurance ^ il y a auflî une 
pefche de plufieurs forces de 
poiffons, tres-âbondance, en- 
tr^ autres de poiflons blancs 
admirablement bons 6c dont 
on pourroic fournir une des 
meilleures villes de TEurope. 

Le grand Sault de la Pdviere 
de Niagara l'obligea auffi d 
faire conflruire fa barque à 
deux lieues au delTus, & à fix 
Jieuës de Tembouchure de 
cette Rivière i mais avant que 
de la commencer le Sieur de 
la Mocteavoit ordre de pren- 
dre ks furetez , 6c d'aller au 
grand village des Iroquois 
Tfonnontoiians, pour tâcher 
défaire diffiper les ombrages 
que ces cnvienx avoient déjà 
imprimez dans leurs efprics , 
touchant toutes nos demar- 



de U LoûiJîcLne. ^t, 

ches/& comme je travaillois 
à la conflruâiion d'une ca- 
banne d'écorce d'arbres , qui 
dévoie me fervir de maifoa 
& de Chapelle, pour dire la 
mefSfe à noftre monde , le 
Sieur de la Motte me pria de 
l'accompagner aux Iroquois 
& pendant tout le temps de 
fon Embaflade ^ Je le prié de 
me laifTer avec le plus grand 
nombre de nos hommes , il 
me répliqua qu'il en prenoic 
fept avec luy , que je fçavois 
quelque chofe de la langue, 
éc des façons des Iroquois, 
que ces barbares m'avoient 
veus au Fort de Frontenac 
au Confcil , que le Gouver- 
neur du païs avoit tenu avec 
eux, qu'il y alloit du fervice 
du Roy , &: du Sieur de la 
Salle en particulier, qu'il ne 
fe pouvoit fier à ceux qu'il me- 



54 T>efcription 

noit, toutes ces raifons m'^a- 
bligerent à le fuivre aux tra- 
vers des bais pendant trente- 
deux lieux de chemin, la terre 
eftoit couverte de neige ^ 
nous portions tous nqs cou- 
vertures avec noftre petit é- 
quipage, palTans les nuits fou- 
vent à la belle étoille i ^ 
comme nous n'avions que 
quelques petits facs de blé 
d'Inde rôti y nous trouvâmes 
chemin faifant des Iroquois 
en chaffe , qui nous donnè- 
rent du Chevreuil , 6c quinze 
à feize Ecurieux noirs très- 
bons à manger. Après cinq 
jours de marche, nous arrivât 
mes à Tegarondies grand vil- 
lage des Iroquois Tfonnon- 
toiians • & comme nos Fran- 
çois eftoient pour lors bien 
équipez d'armes, &: de beaux 
habits, les Sauvages nous me- 



de h Loïïijîdne. jj 
nerenc dans la Cabanne du 
grand Chef , où toutes les 
femnnies & enfans venoienc 
nous confiderer , & après les 
cris fait dans le village par un 
Ancien , félon la maxime des 
Barbares , le lendemain après 
la Mefle &: la Prédication du 
premier jour de TAn 167% 
quarante, deux viellards Iro- 
quois parurentau Confeil avec 
nous , 6c quoy que ces Sauva- 
ges qui (ont prefque tous- 
grands hommes , ne fuflenc 
enveloppez que dans des ro- 
bes de CaftorSj de Loups, hc 
quelques-uns d'Ecurieux noi- 
res, avec un Calumet fouvent 
à la bouche 5 II n'y a point 
de Sénateurs de Venife , qui 
ayent une contenance plus 
grave , ny qui parlent avec 
plus de pois que les Anciens 
des Iroquois dans leurs alTenv 
blées^ 



36 Dejcription 

L'un de nos hommes nom- 
mé Antoine BraJGTarc qui fer- 
voit de truchement^ leur die 
que nous venions les vifiterde 
la part d'Onnonrio ( quicltle 
nom que tous les Sauvages 
donnent aux Gouverneurs des 
François) 2c pour fumer dans 
leurs Calumers fur leur natte, 
que le Sieur de la Salle leur a- 
my,alloit faire un grand Canot 
debois pour leur aller chercher 
des marchandifes en Europe 
par un chemin plus commode 
que celuy des rapides de la 
Rivière Saint Laurens , afin 
de les leur donner à meilleur 
marché 5 il ajouta plufieurs 
autres raifons pour faciliter 
noftre entrcprife 3 6c on leur 
donna au nom de toute la na- 
tion , pour prés de quatre cqùs 
livres de marchandilès fuivant 
Tufage de cepaïs, ou lesmeil- 



de U Loûiftane. 3 7 

leures raifons ne font jamais 
écoiicées , fi elles ne font ac- 
compagnées de prefens. 

Le Sieur de la Motte avant 
que de commencer le difeour 
fift dire aux Iroquois , cju*il ne 
leur parleroit pas, qu*ils n'euf- 
fenc fait forrir du Confeil uii^ 
François qui luy eftoit fufpect, 
les viellards le prièrent de fe . 
retirerer, êc afin qu*il nere- 
ceût point TafFront tout en- 
tier , de s'eftre prefenté à l'af- 
femblée fans y avoir efté ap- 
pelle, je forty avec luy- pour 
luy tenir compagnie, me dif- 
penfant de la première* jour- 
née des affaires qu'on propofa 
aux Iroquois. Le jour jour fui- 
vant les Iroquois répondirent 
articlepourarticle, à nosp'-e- 
fens j ils mettoient des bûchet- 
tes par terre pour fe refouve- 
yenir de tout ce cju*on leur 



3S Defcription 

avoir dit, éc à chaque répon- 
fe , le harangueur tenoit une 
des buchetcci à la main, & 
nous jcttoit au milieu de Taf- 
fembiée de la pourcelaine 
blanche ôc noire qui eftoit en- 
filée, & à chaque prefent de- 
puis le premier jufques au der- 
nier, Tun des Anciens ayant 
commencé à pleine gorge, fi- 
niflbienc par trois fois la der- 
nière fyiiable tous enfembles, 
par un ton provenant du creux 
de Teftomach , Niaova , qui 
veut dire voila qui eft bien , je 
te remercie. Toutes les rai- 
fons qne nous donnâmes aux 
Iroquois neles contèrent qu'en 
apparence : car ces Barbares 
ont pour maxime, uneentie* 
re indifférence à toute chofe, 
& un homme parmy eux paf- 
feroit pour un efprit mal fait, 
s'il ne convenoit en tout , 6c 



de la, Louijtme. ^f- 
5'il contredifoit aux raifonne- 
mens qu'on leur faits en con^ 
feil, quand mefme Ton vien- 
droit à dire des plus grandes 
abfurditez , Se des fotifès , ils 
diront toujours Niaova , voila 
qui eft bien mon frère, tu as 
rai Ton • mais ils n'en croient 
que ce qu'ils veulent en par- 
ticulier , èc ;la plus grande 
partie des Sauvages, de tous 
ceux quej'ay bien examinez, 
font connoiitre que TindijEe- 
rence qu'ils ont pour toutes 
les maximes de noftre Reli- 
iigion Chreftienne , comme 
pour toute autre chofe , eft le 
plus grand obftacle à la Foy 
que j'ay connu parmy ces Bar- 
bares. Le dernier jour de nô- 
tre aflemblée , les guerriers 
Iroquois amenèrent chez eux 
un Efclav^ qu'ils avoient faits 
fur Jes Hontouagaha , qui 



40 Dejcription 

iignifie en leurs langues y les 
bredouillards ou grand par- 
leurs i 6c je crois que dés Ne- 
rpns & dés Maximins , n'cnc 
janiais trouvé de plus grande 
cruauté pour exercer la pa- 
tience d^s Martyrs, que les 
tourmens que les Iroquois font 
fouffrir à leur Ennemis. Et 
comme nous voyons que leurs 
enfans coupoienc chacun un 
lopain de viande de TEfclave, 
i]ue leurs parens avoit faic 
mourir , avec dQs cruautez 
inpiiies, 6c que cts petits An- 
tropophages mangeoient de 
la chair de cet homme en nô- 
tre prefence , nous nous reti- 
râmes delà Cabannedu Chef, 
& nous n'y voulûmes plus 
manger davantage , 6c nous 
recournâmes fur nos pas au 
traver des Forefts à la Rivière 
dp Niagara. 

Lç 



«î'.:^ 



de la Loiiijtmc, 41 
Le Sieur de la Salleyeftoit 
venu en barque du Fort de 
Frontenac pour nous appor- 
ter quelques vivres , 6s: des 
agrerz pour équiper une bar- 
que à Tenrrée du Lac de 
Conty • mais celle dans la^ 
quelle il eftoit venu avec des 
marchandifes fift naufrage par 
la faute des deux Pilotes con. 
trepointez 5 fur Ja Gofte Mé- 
ridionale du Lac de Fronte- 
nac, à dix lieues de Niagara, 
auprès d*un endroit que les 
Matelots ont nommé le Cap 
enragé , on ne laifla pas que 
d^ fauver les Ancres &: \(^$ 
Cables du Baftiment ^ il per- 
dit auffi quelques Canots avec 
beaucoup de marchandifes, Se 
il eut plufieurs traverfes, qui 
auroient fouvent fait aban- 
donner cette entrcprife à tout 
autre quà luy. Après qu'il 

D 



4t Dejcripîton 

eut donné fes ordres, & pla- 
cé les ouvriers au Chantier 
qui eftoic au defïus du grand 
Sault de Niagara , pour fa 
ftruébure d'une féconde Bar- 
que : E flanc prefTé il retour- 
na au Fort de Frontenac , il 
entreprit ce chemin de plus 
de quatre-vingts Heuës par 
terre, Se à pieds , avec un pe- 
tit fac de blé dinde rôti , qui 
mefme luy manqua à deux 
journées du Fort, où il nelaif- 
fa pas que d^arriver heureufe- 
ment , avec un chien qui traî. 
noit fur la glace fon petit é- 
quipage. 

La plus- parc des Iroquois^ 
eftoient allez en guerre au delà 
du Lac de Conty pendant la 
conftrudion de noftre bar- 
que 5 mais quoy que leur al>- 
fence rendit ceux qui eftoient 
reftez moins infolens , nean- 



de h Louïjtme, 43 

moins ils ne laifloienc pas que 
de venir fouvenc à noftre 
Chantier , où l'on travailloie 
a la Barque , & de témoigner 
leur mécontentement , mais 
Tun deux contrefaifant l'y- 
vrogne, voulut tuer le For- 
geron I mais la refiftance des 
François, 6c la difpofician où 
ils fe mirent pour repoufler 
les Iroquois , 6c le reproche 
que je fis à ces Barbares, les 
obhgea de fe retirer à petit 
bruit. Une femme nous donna 
avis quelque temps après ^ 
qu'ils vouloient mettre le feu 
à la Barque fur le Chantier ^ 
& ils Tauroient exécuté fi on 
n'y avoir fait une garde exade. 
Desallarmes fi fréquentes ^ 
la crainte de manquer de vi- 
vre après la perte de la Bar- 
que du Fore de Frontenac y 
& le refus que les Iroquois 

D n 



44 Defcription 

Tfonnontouans faifoicnc de 
nous donner du bled dinde 
en payant eftonnoient jios 
Charpentiers , qui efloient 
d'ailleurs fubornez ôc follici- 
jez de nous quitter par un 
mauvais garnement qui avoic 
fait plufieurs efforts pour fe 
rendre aux Hollandois. Il nous 
auroit infailliblement débau- 
ché nos ouvriers ^ fi je ne les 
avoient rafTeurés par les ex- 
hortations que je leur fiifois, 
après le fervice divin les 
jours de Fefte 6c Dimanche, 
leur reprefcntant que noltre 
entreprife regardoit purement 
la gloire de Dieu , le bien de 
]a Colonie Françoife 6c leur 
honneur j je les animois de 
cette manière à travailler avec 
plus de diligence pour fe dé- 
livrer de ces inquiétudes. D'ail- 
leurs les ordres qu'ils voyoienc 



de la Louïfiane. 45 
que je donnois aux Sauvages 
de la nation du Loup de nous 
fournir des Chevreuils pour 
noftre fubfiftance leur fie re- 
prendre courage , en forte que 
s'appliquant avec plus d'affi- 
duité à Jeur ouvrage, noftre 
Navire fut en peu de temps 
en eftat d'eftre jette à l'eau, 
& rayant bénit avec Tes céré- 
monies ordonnées par l'Egli- 
fe 5 on le mit à Teau , quoy 
qu'il ne fut pas encore ache- 
vé, afin de le garentir du feu 
dont il eftoit menacé. 

On le nomma le GrifFon. 
Nousiifmes tirer trois coups de 
canon, & chantâmes en adioa 
de grâces le Te Bmm qui fut 
fuivy de plufieurs vive le Roy, 
Le^ Iroquois qui eftoient dans 
Tadmiration d la veuë de cette 
cérémonie eurent part à noftre 
rejouiilance, on kur donnas 

D iij 



46 Defcriptiofi 

tous un coup d'eau de vie i 
boire auffi bien qu*aux Fran- 
çois. 

Nous quittâmes dés lors nos 
Cabannes d'écoree pour nous 
loger dans le Baftiment fur 
l'eau ou nous dormions en re- 
pos , fc hors d^infultes des 
Sauvages. Les Iroquois au re- 
tour de leur chaffe de Caftors, 
furent extraordinairenient fur- 
pris, ils difoienc que les Fran- 
çois edoient des efprits, Scils 
ne pouvoienc comprendre 
comment ils avoient pu con- 
liruire en fi peu de temps , & 
avec tant de focilité un fî 
grand Canot de bois , quoy 
que ce baftiment ne fut que 
d'environ quarante- cinq ton- 
neaux , & que nous pouvons^ 
appeller un Fort ambulant ^ 
êc qui faifait trembler tous les 
Sauvages, qui s'eftendent peii>- 



deU Louijîme. 47 
cïant plus de cinq cens lieues 
de païs. 

Cependant les envieux vow 
yans la Barque achevée , no- 
nobftanc les difficultez du 
tranfporc des agréez à cravers 
tant de rapides^ & les oppo- 
fîtions A^^ Iroquois, publioient: 
que c^eftoic une entreprife té- 
méraire , que nous n*en re^ 
viendrions jamais , Se beau- 
coup d'autres chofes (embla- 
bJes • ils foûleverent par ces 
difcours tous les créanciers du 
Sieur de la Salle, qui fans vou- 
loir attendre fon retour , & 
fans Ten avertir , firent faifir 
tous k^ effets qu'il avoit au 
Monreal Se à Qciebee , juf- 
qucs au lit de fon Secrétaire h 
èc ils fe les firent adjuger pour 
le prix qu'^^ils voulurent, quoy 
que le feul Fort de Fiontc- 
iiac dont il eft propriétaire, 



43 Defefiption 

fut capable de payer, au delà 
de toutes Tes debtes, deux fois. 
Il efloit alors au Fort de 
Frontenac , où il receut avis 
de ces dcfordres 5 mais coin- 
me il jugea que ce malheur 
eftoit fans remède y & qu'on 
n'avoit point d'autres deflein, 
que de luy faire perdre un 
voyage, dont il avoit fait tous 
les préparatifs avec tant de 
peine êc de dépenfes, il donna 
au Fort les ordres qu'il jugea 
ncceflaires. Noftre I3aftiment 
eftant à Teau , hors d'infulte, 
je me rendis au Fort par le 
Lac de Frontenac , dans le 
petit Brigantin , pour aller 
joindre nos Recolets qui y de- 
meuroient, pour me confoler 
fpirituellcment avec eux, pren^ 
dre du vin pour la célébration 
des Meffcs^ & donner les avis 
des afEiires au Sieur de Li 

Salle, 



de la Loïïtjîdne. 49 

Salle , ôc nous nous rendîmes 
avec luy trois Mifîionaires Re- 
çolets à Niagara y au com- 
mencement du mois d'Aouft 
de la mefme année 1679, il 
trouva fa Barque prefle à na- 
viger 3 mais {q% gens luy di- 
rent qu'ils ne l*a voient pu faire 
monter quejufques à Tentrée 
du Lac de Conty, n'ayant pu 
furmonter à la voille le grand 
courant de la Rivière de Nia- 
gara. Nous nous embarquâ- 
mes au nombre de trente- 
deux perfonnes avec nos deux 
Pères Recolets qui m'eftoienc 
venus joindre , nos gens ayant 
fait bonne provifion d'Armes, 
des Marchandifes,& fept peti- 
t^pieces de Canon de fonte. 
Enfin contre Topinion du 
Pilote, Ton vint about de re. 
monter la Rivière de Niagara . 
il faifoit aller fa Barque à la 

E 



jo Dejcnption 

voillequaiic le venc eftoic afle 
fort, éc il lafaifoitcoûer dans 
les endroits les plus difficiles, 
& nous arrivâmes ainfi heu- 
reufeiTjent à l'entrée du Lac 
de Conty, Nous fîfmes voilîe 
Je 7. du mois d*Aouft de la 
mefrae année 1679. faifànt nô- 
tre routcàl'Oùeit quart Sud- 
Otiefl: j Après le TeVeum^ 
Ton fiib la décharge de roue 
le Canon , 6c des Arquebufes 
à Crocs , en prefence de plu- 
fîcurs gueriers Iroquois qui 
ramenoienc des Efclaves -des 
Nations des prairies, fciruées 
a plus de cinq cens lieues de 
leur païs , & ces Barbares ne 
manquèrent pas de faire def- 
cription de la grandeur ae 
noltre Baftiment aux Hollan- 
doisdc la nouvelle Jork, avec 
lefquels les Iroquois ont un 
o-^rand commerce des Pelteries 



de U Loùifiane. ji 
qu'ils leur portent pour avoir 
des Armes à feu, à desHar- 
des pour fe couvrir. 

Noftre navigation fut fi heu- 
reufe que le dixième au ma- 
tin, Fefte de Saint Laurens, 
nous abordâmes à l'entrée du 
Détroit, par où le Lac d*Or- 
leans fe décharge dans le Lac 
de Conty , & qui eft éloigné 
de cent lieues de la Rivière 
de Niagara. Ce Détroit a 
trente lieues de longueur, ôc 
prefque par tout une lieuë de 
largeur, excepté dans fon mi- 
lieu , où il s'élargit^ êc forme 
un Lac de figure Circulaire , 
& de dix lieues de Diamètre 
que nous nomâmes le Lac 
Sainte Claire à caufedujour 
de cette Sainte que nous le 
traversâmes. Le pais des deux 
collez de ce beau Détroit e(t 
garny de belles Campagnes 



51 Dcjçription 

découvcrres, êc ron voir qunn- 
riré de Cerfs , de Biches ^ de 
Chevreuils, d'Hours peu fa- 
rouches bc très- bons à manger, 
de Poules d'Inde ^ & de toute 
forte de o-ibier, des Ci^esea 
quantité : nos Hauts-bans 
efloient char2:ez & 2:arnis de 
piufieurs beftcs fauves depie- 
cées , que nodre Sauvage 6^ 
nos François tuèrent : le refte 
du Détroit eft couvert deFo. 
reits, d'Arbres fruitiers, com- 
me Noyers , Chaftaigniers , 
Pruniers, Pomiers, de Vignes 
iauvages , ôc chargées de rai. 
fins, dont nousfîfmes quelque 
peu de vin j il y a des Bois 
propres à bâtir ^ c'eftPendroit 
où les beftes fauves fe plaifenc 
le plus. 

Nous trouvâmes â Tentrée 
de ce Détroit un courant auflî 
furj: qu'eft la Marée devant 



de Id Loutjtane. 55 
Roiien, on lefurmonta nean- 
moins faifanc noltre route au 
Nord & au Nord-Eft , juf. 
ques au Lac d'Orléans j il y a 
peu de profondeur à l'entrée 
&: à la fortie du Lac Sainte 
Claire , 6c principalement à la 
dernière. La décharge du Lac 
d'Orléans fe divife en cet en- 
droit en plufieurs petits Ca- 
naux prefques tous barez^ par 
des battures de fable , on fut 
obligez de les fonder tous 5 6c 
enfin on découvrit un fort beau 
profond fdu moins à deux à 
trois brafTes d'eau, ôc large par 
tout de prefque une lieuë , 
noftre Barque y fut arreftée 
durant quelques jours par \q^ 
vens contraires , 6c certe diffi- 
culte ayant efté furmontée; 
on en trouva une encore plus 
grande à l'entrée du Lac d'Or- 
léans _, le vent du Nord qui 

E iij 



54 T)efcription 

avoit foufflé quelque temps 
avecaflesde violence, 6c qui 
poufle r^au de trois grands 
Lacs dans le Détroit , y avoic 
augmenté de telle forte le 
courant ordinaire, qu'il eitoic 
auflî furieux que la Barre l'eft 
devant Caudebec • on ne pût 
le remonter à la voillc, quoy 
que alors on fût aidé par un 
grand vent du Sud • mais com- 
me le rivage eftoit fort beau 
Ton fift defcendre à terre dou- 
ze de nos hommes qui halle- 
rent au col du long de la grève 
durant un demy quart d'heure^ 
au bout duquel on entra dans 
le Lac d*Orleans le vin^t. trois 
du mois d'Aoufl: , êc nous 
chantâmes pour la féconde 
fois le Te Deum en adion de 
graceSjbeniflant Dieu qui nous 
faifoit ''paroiftre une grande 
Baye dans ce Lac , où no$ 



U Loûijîane. 55 
anciens Recelées avoient de- 
meuré pour inftruire les Hu- 
rons à la Foy , dans la pre- 
mière defeenCe des François ' 
dans le Canada ^ &: ces Sau- 
vages très nombreux ont efté 
la plus parc defttruits par i'I- 
roquois. Le mefme jour U 
Barque fingla le long de la 
Cofte Orientale du Lac, avec 
bon frais , le Cap au Nord 
quart Nord-Eft jufques au 
foir que le vent s'eftant jette 
au Sud-Otieft fort violent on 
mit le Cap au Nor.oueft , &: 
le lendemain nous nous trou- 
vâmes à la veuë de terre ^ 
ayant traverfé la nuit une 
grande Baye nommée Saki- 
nam , qui a plus de trente 
lieues de profondeur. 

Le vingt - quatrième Ton 
continua à faire porter au 
Nord-oiieft jufques au foir que 

B iiij 



j6 hefcriptiori 

Je calme nous prift entre des 
Ifles , où il n'y avoir qu'tine 
brafle & demie ou deux braf- 
fes d*eau : nous allions avec 
les baffes voilles une partie de 
la nuit , pour trouver un mouil- 
lage , mais n*en trouvàns au- 
cuns où il y eût bon fond , êc 
le vent commençant à foi.f- 
fler de rOiteft ^ l'on fit met- 
tre de Cap au Nord , pour 
gaigner le large en attendant 
le jour 5 ôc Ton paffa l'a nuit 
à (onder au devant de la Bar- 
que, parce qu'on avoir recon- 
nu que noftre Pilote eftoit fort 
négligent, ôc Ton continua de 
cette manière à veiller lerefte 
du voyage. 

Le vingt-cinquiëme le cal- 
me continua julqu^à midy , 6c 
nous pourfiiivîmes noftre rou- 
te au Nord- Oueft, à la faveur 
d'un bon vent de Sud qui fe 



de la Louifiane. 57 
diangea bien-toft au Sud- 
oiieit : à minuit on fut obligé 
de porter au Nord à caufe 
d'une grande pointe qui s'a- 
vançoit dans le Lac 5 mais on 
l'eut à peine doublée quenous 
fûmes furpris d'un furieux 
coup de vent qui nous con- 
traignit a loiiyer avec deux 
paciis, de mettre enfuite à la 
Cap jurquwsau jour. Le vingt- 
fixieme la violence du venc 
nous obligea à faire amener 
les mats de hune ^ de faire 
amarerles vergues fur le point 
de demeurer code à traver : 
à midy les vagues devenant 
trop grandes , 6c la mer trop 
rude j nous fûmes contrains 
de relâcher le foir ne trouvant 
pomt de mouillage ny d'abry. 
A ce coup le Sieur de la Salle 
entra dans la chambre & tout 
décontenancé, il nous dîtqu*il 



jS Dejcriptîon 

recommandoic fon entreprifef 
à Dieu, & comme nous avions 
couftume dans tout le voyage 
de faire mettre tout le monde 
à genoux, ô^ de dire les priè- 
res publiques foir ôc matin , 
chantans tous quelques Hym- 
nes de TEglife, nous ne pou- 
vions nous foûtenirfurleponc 
du Baftiment , à caufe de la 
tempefte, tous fe contentans 
de faire en particulier un Ade 
de contrition , il n'y eut que 
noftre Pilote feul que nabîs ne 
pûmes jamais refoudre. Le 
Sieur de la Salle prît auflî 
dans ce temps , conjointe, 
ment avec nous Saint Antoine 
de Padouë pour le protecteur 
de nos entreprifes , ôc promît 
à Dieu s'il nous faifoit la grâ- 
ce de nous délivrer de la tour- 
mente, que la première Cha- 
pelle qu'il fcroit ériger dans 



de la LoMijîme. 59 
la Loùifiane feroic dédiée à ce 
grand Saint. Le vent s'eftant 
un peu diminué , Ton fie 
mettre à la Cap toute la nuit^ 
& nous ne dérivâmes qu'une 
lieuëou deux au plus. 

Le vingr-feptiéme au ma- 
tin on fit voille au Nord- 
oiieft par un vent de Sud- 
oiieft , qui fe changea le foir 
en un petit vent alizé de Sud- 
Eft à la faveur duquel nous 
arrivâmes le mefme jour à 
Miffilimakinac, oviTonmoui- 
la à fix brafTes d'eau dans une 
Anfe , où il y avoit bon fond 
de terre glaife : cet Anfe eft 
abriée du Sud- oiieft, jufques 
au Nort, une batture de fable 
la couvre un peu du Nord. Eft, 
mais elle eft pofée.au Sud, & 
qui eft tres-violent. 

Miffilimakinac eft une poin- 
te de terre à l'entrée , 5c au 



6o Dejcription 

Nord du Detroïc , par où le 
Lac Dauphin fe décharge , 
dans cekiy d'Orléans. Ce Dé- 
troit a une heuë de largeur ôc 
trois de longueur, 6c court à 
rOiieft Nor-oueft , à quinze 
Heuës à TEft de Miffilimakinac, 
on trouve une autre pointe 
nui eft à l'entrée du Canal , 
par lequel le Lac de Condé fe 
décharge dans le Lac d'Or- 
léans, ee Canal a cinq lieues 
d'ouverture, & quinze de Ion- 
gueur , il elt entrecoupé de 
plufieurs Ifles, & retrefit peu 
à peu jufques au Sault Sainte 
Marie^ qui eft un Rapide plein 
de Rochers , par lequel les 
eaux du Lac de Condé fe dé- 
chargent & fe précipitent 
d'une manière violente: à terre 
d'un coflé on ne laifle pas d'y 
monter, en perchant en Ca- 
not , mais, pour plus grande 



deULoûi/tiine. 6i 

fcureré on faic portage da 
Canoc , ëc des marchandifes 
que l'on mené pour traiter 
aux Nations du Nord du Lac 
de Condé. 

Il y a des Villages de Sau- 
vages en CQs deux endroits^ 
ceux qui font eftablis à MifR- 
iimakinac, le jour de noftre 
arrivée qui fut le 16. Aouft 
1678. furent tous interdis de 
voir un Navire dans leurs païs, 
£c le bruit du canon les épou- 
venra extra.ordinairement : 
Nous fûmes dire la MeflTeaux 
Ouctaouadz , Se pendant le 
Service le Sieur de la Salle 
très-bien mis avec fon man- 
teau 4'écarlate bordé de ga- 
lon d'or , fie pofer les armes 
du long de la Chapelle, & le 
Sergent y laiffi un fadionaire 
pour [qs garder • les Chefs 
des Sauvages Outtauoadz ^ 



éi Defcnption 

nous firent leur civilité à leur 
mode : enfortant du Service, 
& dans cet Anfeoù le Grifon 
eftoit mouillé à Tancre , nous 
confiderions avec plaifir ce 
grand Baftiment tres-bien é- 
quipé, 6c au milieu de plus 
de cent ou fix- vingts Canots 
d'écorce qui vont ôc qui re- 
viennent de la pefche des poif- 
fons blancs, que ces Sauva, 
ges prennent avec des rets 
qu'ils tendent quelquefois à 
quinze ou vingt braffes d*eau, 
& fans lefquels ils ne pour- 
roient.fubfifter. 

Les Hurons qui ont leur 
village entouré de pallifades 
de vingt. cinq pieds de hau- 
teur, 6c fcituez vers une gran- 
de pointe de terrevis à vis de 
rifle de Miffilimakinac, firent 
paroiftre le lendemain qu'ils 
eftoient plus François, que les 



de U Louîfiane, 6j 
O.itcaoitaclz, mais c'eftoit en 
npparcnce, car ils donnèrent 
une falve de coups de tous 
leurs fufils , qu'ils ont tous^ & 
recommencèrent par trois dé- 
charges , pour faire honneur à 
noftre Navire &: aux Françoisi 
mais ce falut leur avoit efté 
fuggeré par quelques Fraji- 
çois , qui y viennent & qui y 
font (ouvent un commerce 
fort confiderable avec ces peu- 
ples , ôc lefquels n'avoient 
d'autre dcffèin de gagner par 
ce dehors le Sieur de la Salle 
qui leur portcit ombrage, pour 
mieux joiier leurs perfonna- 
nages par après , en faifans 
connoiltre que la Barque al- 
loïc eftne la caufe de la def. 
truction des Particuliers , afin 
di? rendre odieux au peuple 
celuy qui l'avoit fait con- 
Itruirc. 



6 4 Dejçription 

Les Hurons & les Ouat^ 
taoùadz font des alliances les 
• uns avec les autres pour s'op- 
pofer unaniment à la fureur 
de riroquois fon ennemy ju- 
re ; ils y cultivent du bled 
d'Inde, dont ils vivent toute 
l'année , avec les poiflbns 
qu'ils prennent 3 pour aflai- 
fdnner leur fagemité qu'ils 
font cuire avec de l'eau & de 
la farine de leur blé qu'ils c- 
crafent avec un pilon dans le 
tronc d'un arbre qu'ils font 
creufer avec le feu. 

Les Sauvages de Sainte Ma- 
rie du long Sault , font ap- 
peliez par nous les Saulteurs à 
caufe du lieu de leur demeure 
qui eft prés du Sault , 6c où 
ils fubfiftent de la chafle de 
Cerfs, d'Orignaux ou Elans , 
Se de quelques Caftors, & de 
la pèche de pciiOTon blanc qui 

eft 



de ULoûiJtane. 65 
eft tres-bon , & que Ton y 
trouve en grande abondance, 
mais dont la pefche eft très- 
difficile à tous autres qu'à ces 
Sauvages, qui y font élevez de- 
puis leurenfance. Ces derniers 
nefement point de blé d'Inde^ 
d'autant que leur terre n'eft 
pas propre, 6c que les brouil- 
lards du Lac de Condé qui y 
Ibnt fréquents étouffent tout 
le bled qu'ils pourroient fe- 
mer. 

Le Sault de Sainte Mariée 
Miflîlirnakinac font les deux 
pnflages les plus conlldera- 
blés de tous les Sauvages de 
rOiieft &: du Nord, qui vont 
porter toutes leur Pelrerie 
aux habitations Françoifes ^ 
&: negotier tous les ans avec 
plus de deux cens Canots 
chargez au Monreal. 

Pendant noftre féjour A Mif- 

F 



66 Dejcription 
filimakinac, nous fûmes extre- | 
memcnt furpris d'y trouver la 
plus. part des hommes que le 
Sieur de la Salle avoir envoyez 
devant au nombre de quinze, 
& qu^il croioit depuis long- 
temps aux Iflinoîs : ceux qu'il 
avoit connu pour les plus fi- 
dèles !uy rapportèrent qu'ils 
avoient été arreftez par les dif- 
cours qu'on leur avoit fait fur 
leur route à Miflîlimakinac , 
qu'on leur avoit dît que fon 
entreprifc n'eftoit que chimé- 
rique , que la Barque n'arri- 
veroit jamais à Miflîlimakinac, 
qu'on les envoyoic à une perce 
certaine y de plufieurs autres 
femblables qui avoient décou- 
ragez 6c débauchez la plus- 
part de leurs camarades , èc 
qu'ils n'avoient pu les obliger 
à continuer leur voyage^ que 
mefme fix d'entr'eux avoient 



de la Louijiafte. dy 
deferté bc emporté pour plus 
de trois mille livres de mar- 
chandifes , fous prétexte de fe 
payer eux mefmes, difans qu*ils 
rendroient le furplus de ce 
qu*il leur eftoit deub, &: que 
les autres avoienr diffipé mal 
apropos , ou employé pour 
feur fubfiftance à MifTilimaKi- 
nae, où ils avoient efté rete- 
nus , 6c où les vivres font fort 
ehers pour plus de douze cens 
livres. Le Sieur de la Salle fut 
d^autant plus mal fatisfait du 
procédé de fes Gens qu'il les 
avoitbien traitez, êc fait à tous 
quelques avances , ayant en. 
tre autres payé pour Tun d*eux 
à Monreal douze cens livres 
qu*il devoit à diverfes perfon- 
nés -j il fift arrefter quatre des 
plus coupables fans leurs faire 
aucun traitemens plus fâcheux, 
ayant appris que deux de ces 

Fij 



68 Defcrîption 
deferteurs eltoienc au Saule 
Sainte Marie, il détacha le 
Sieur deTonty avec fix hom- 
xnes qui les arrefta, 6c fefaific 
de tous les efFecs qu'ils avoienc 
entre les mains, mais il n'a pu 
obtenir aucune juftice des au- 
tres. Les grands vens en cette 
faifon retardèrent long.temps 
le recour du Sieur de Tonty 
qui ne revint qu'au mois de 
Novembre à Miffilimakinac , 
en forte que nous craignions 
l'approche de l'hyver, ôç on 
refolut de partir, fans atten- 
dre qu'il fut arrivé. 

Le deuxième du mois de 
Septembre, de MiiîilimaKinac 
nous entrâmes dans le Lnc 
Dauphin , ^ nous arrivâmes a 
une Ifle fcituée à l'entiée du 
Lac où la Bave des Puants a 
quarante lieues de MiiTjiima- 
Kuiac 5 & qui eit habitée par 



de U Loûijîme. 69 

des Sauvages de la nation des 
Poutouatami : Ton y trouva 
quelques François qu'on avoic 
envoyez les années précéden- 
tes chez les Iflinois , &: qui 
avoient rapporté au Sieur de 
la Salle une aflez bonne quan- 
tité de Pelteries. 

Le Chef de cette nation qui 
avoit toutes les tendreffes pof- 
fiblcs pour Monfieur le Comte 
de Frontenac, qui Tavoit ré- 
galé au Monreal , nous receuc 
Je mieux qu'il pût, fit dan fer 
par fes Soldats le Calumet au 
Sieur de la Salle j êc pendant 
quatre jours de tourmente , 
noftre Baftimentellant mouil- 
lé à trente pas du bord de 
TAnfe, ce Capitaine Sauvage 
croyant que noftre Barque al- 
loit échouer, il vint dans un 
Canot nous joindre au péril 
de la vie , ôc malgré le redou- 

F iij 



70 Defcriptian 
blement des vagues , nous 
l'enlevâmes avec fon Canot 
dansnoflre Bailimenr, il nous 
dit d\m ton martial qu'il rif- 
quoit ôc vouloit périr avec les 
enfans d'Onnontio Gouver- 
neur des François , fon bon 
père & amy.Contre noftrefen- 
'tinoenc^ le Sieur de la Salle qui 
ne prift jamais avis de per- 
fonne, refolut de renvoyer fa, 
Barque de cet endroit , & de 
continuer fa route en Canor^ 
mais comme il n*en avoit que 
quatre ^ il fut obligé de lailîfer 
plufieurs marchandifes dans la 
Barque , quantité d'uftenfils 
& d'outils I il ordonna au Pi- 
lote de décharger toute chofe 
à MiflîIimaKinac, où il les re- 
prendroit à fon retour, il mit 
auflî toutes les Pelteries dans 
la Barque avec un Commis 
& cinq bons Matelots j ib 



de U Loùijtane. 71 
avoienc ordre de fe rendre au 
grand Saule de Niagara , où 
ils laifleroienc les Pelreries , Se 
fe chargeroienc d*aurres mar- 
chandifes , qu'une autre Bar- 
que du Fort de Frontenac qui 
les attendoit prés du Fort de 
Gonty leur devoit apporter, 
& qu*auf]3.toft après ils re- 
priiTent la route de Mifîîlima- 
Kinac , où ils trouveroient une 
inftruction du lieu où ils me- 
lieroient hyverner la Barque. 
Ils mirent à la voille le i8> 
Septembre avec un petit venc 
d'Oiieft très- favorable , fai- 
fans leur adieu d'un feul coup 
de canon , 6c on n'a pu fça- 
voir depuis la route qu'il 
avoient tenus, & quoy qu'on 
ne doute pas qu'elle n'aye pé- 
ri , on n'a jamais pu appren- 
dre d'autres circonftances de 
leur naufrage que les fuivan- 



jt Dû/cription 
tes 5 La Barque ayant moUil- 
Je au Nord du Lac Dauphin,, 
le Pilote contre Tavis de quel- 
ques Sauvages , qui Tafleu- 
roient qu'il y avoit une grande 
tempelte au milieu du Lac, 
voulut continuer fa naviga- 
tion, fans confiderer que Ta* 
bry où il eftoit rempefchoit 
de connoiftre laforceduventj 
il fut à peine à un quart de 
lieuë de la Coftè ^ que ces 
Sauves virent la Barque 
agitée d'une manière ex. 
traordinaire , fans qu'ils puf> 
fent refifter à la tempefte ^ en 
(brce qu'en peu de temps ils 
la perdirent de veûe ^ 6c ils 
croyent qu'elle fut pouflee 
contre quelque banc de fable, 
oii elle eft demeurée enfeve- 
lie , nous n'apprîmes toutes 
ces chofcs que l'année fuivan-, 
te j Et il ell certain que la- 
perte 



de la Loùifiane. 75 
perte de cette Barque coufte 
plus de quarante mille livres, 
tant en marchandifes, outils, 
pelreries qu'en hommes ôc 
agréez qu'il avait fait venir de 
France en Canada , & voitu- 
rerdu Monreal au Fort Fronte- 
nac dans des Canots d*ccorces, 
ce qui parroiflbit impoffibleà 
ceux qui connoifToient la foi- 
blcflc de ces^ fortes de Bafti- 
iiiens, & la pefanteur des An- 
cres 6c d^s Cables , dont il 
donnoit onze livres pour cha- 
que cent pefant. Nous partî- 
mes lejourfuivant 19. Septem- 
bre avec quatorze perlbnnes 
Cil quatre Canots , dont je 
conduifois le plus petit char- 
gc de cinq cens livres avec un 
Charpentier nouvellement ve- 
nu de France , qui ne fça- 
chant pas parer les vagues ^ 
pendant le gros temps , j*a- 

G 



74 Defiription 

vols toute la peine à gouver- 
ner ce petit Baftiment. Ces 
quatre Canots d'ccorc^ é- 
toient chargez d'une forge 
avec toutes fes fournitures , 
d'outils de Charpentier, de 
Mcnuifièr êc Scieurs de long^ 
avec des armes ôc des mar- 
chandifes. 

Nous prîmes noftre route 
au Sud , vers la terre ferme , 
éloignée de quatre grandes 
Jieuës de Tlfle des Poutoua- 
tamis^ au milieu de la travcrle, 
ôc dans le plus beau calme du 
monde , il s'éleva un orage 
qui nous mit en danger, ôc 
qui nous fit craindre pour la 
Barque , 6c davantage pour 
nous quiachevions cette gran^ 
de traverfe pendant robfcuri- 
tc de la nuit , crians les uns 
après les autres de ne point 
nous écarter. L*eau entra (ou- 



de U Loûifidne. 7 j 
vent dans nos Canots , & le 
vent impétueux dura quatre 
jours avec une furie pareille 
aux plus grandes tempeites de 
la Mer 5 nous gagnâmes néan- 
moins la terre dans une petite 
Anfe de fable , Se nous nous 
arreftâmes cinq jours , pour 
attendre que le Lac fuft ap- 
paifé. Pendant ce fejour le 
Chafleur Sauvage qui nous ac- 
compagnoit ne tua à la chaffe 
qu'un feul porc-epi qui fervit 
d'affaifonement à nos citrouil- 
les ôc au blé dinde que nous 
avions. 

Le vingt-cinq nous conti- 
tinuâmes noftre route tout le 
jour. Se une partie de la nuic 
à la faveur de la Lune, le long 
de la Cofte Occidentalle du 
Lac Dauphin 5 mais le venc 
scellant levé un peu trop fort, 
nous fûmes contrains de met- 

G y 



7é Defcription 

tre pied i terre lur un Rocher 
pelé, fur lequel nous efTuya- 
mes la pluye & la neige du- 
rant deuxjourSj àlabry de nos 
couvertures , ôç proche d'un 
petit feu qu'on entretenoit de 
bois que les vagues rejettoienç 
à terre. 

Le vingt-hnitiéme après la 
célébration de la Mefle, nous 
entrâmes a0es avant dans la 
nuit, 6c jufques à ce qu'un 
tourbillon de vent nous força 
à débarquer (lir la pointe d'un 
Rocher couvert de brpuflaiK 
les j nous y demeurâmes deu^ç 
jours , Se nous y cqnfommâ- 
mes le refte de nos vivres, 
c'eft à dire le blé d*Indc, ^: 
des citrouilles qu'on avoir a^ 
çhetez des Pourouatamis , Se 
dont nous n'avions pu faire une 
plus grande provifion à caufe 
quç nos Canots eftoient trop 



dé h Loùifime, 77 
chargez , 6c que nous efpe- 
rions d'en trouver fur nollre 
route. 

Nous pat"tîiîles le premier 
d'Odofare, & nous arrivâmes 
après avoir fait douze lieues 
à jeun , prés d'un autre villa* 
ge des Pourouatamis • ces Sau- 
vacrcs accoururent tous fur le 
bord du Lac pour nous rece- 
voir, Se pour nous retirer des 
vagues qui augmentoient ex- 
traordinairement :' le Sieur de 
Ja Salle craignant que fon 
monde ne defêrtât , & que 
quelqu'un de fes gens ne dif- 
fipât mal à propos quelques 
raarchandifes , il paffa outre , 
& nous fûmes obligez de le 
fuivre à trois lieues par delà 
le village des Sauvages , no- 
nobftant le péril évident j & 
il ne vit point d*autre party à 
prendre pour aborder en feu- 

G v) 



j% Ifejcription 

reté ^ que de fe jetter à Teaa 
avec fes trois Canoreurs, d'en^ 
lever tous enfemble fon Ca- 
Bot & fa charge , & de le traî . 
ner à terre malgré les vagues 
qui les couvroient quelque- 
fois pardefliis la telle, il vint 
cnfuite recevoir le Canot que 
3e gou vernois avec cet honime^ 
qui n*avoit point Inexpérience 
de cet exercice , ôc me jet- 
tant jufques à la ceinture à 
l'eau , nous enlevâmes tout 
brandy noftre petit baftiment, 
& nous fûmes recevoir les 
deux autres Canots de lame, 
me manière que lesprecedens: 
Et comme les vagues forment 
en fe brilanr à terre un cer- 
tain crochet , qui retire au 
large , ceux qui croyent d*ê- 
tre en affeurance , je fis un 
puillant effort, &: mis fur mes 
épaules noltre bon viellard 



deULoûiJune. 79 
Recolec qui nous accom- 
pagnoic , àc cet aimable 
Miflîonnaire de Saint Fran- 
çois , qui Te voyant hors de 
pcril coût trempé d'eau qu'il 
eftoir ne laiflbit pas de faire 
paroillre une gayeté extraor- 
dinaire. 

Comme nous n*avions aiîJ 
cunes habitudes avec les Sau- 
vages de ce village, le Com- 
mandant fît d'abord mettre 
toutes les armes en eftat , &: 
fe pofta fur une éminence où 
il eftoit difficile de nous fur- 
prendre , ôc où l'on pouvoit 
avec peu de monde fe deiFen- 
dre contre un plus grand nom- 
bre ^ il envoya enfuite trois de 
fes gens acheter des vivres au 
village à la faveur du Calu- 
met de paix que les Poutoua- 
tamis de Tlfle avoient donné 
au Sieur de la. Salle, & qu'ils 

G iiij 



8o De/criptton 
avoienc cy-devanc acconl^ 
pagné de leurs danfes &: ee- 
remonies , donc ils fe fervent 
dans leurs regales 6c folemni- 
tez publiques. 

Ce Calumet eft une efpece 
de grande pipe à fumer, donc 
la tefte eft d'une belle pierre 
louge bien polie, donc le tu- 
yau long de deux pieds 6c de- 
my , eft une Canne afTé forte^ 
©rnée de plumes de coure for^ 
te de couleurs, méfiées 6c ran^ 
gées fort proprement , avec 
plufieurs natces de cheveux de 
femmes , lafTées de diverfes 
manières avec deux aifles, 
comme Ton a couftume dere- 
prefenterle Caducée de Mer^ 
cure , chaque Nation Tem- 
bellifîant félon fon ufage par- 
ticuliers un Calumet de cette 
forte eft un Port alTuré chez 
tous \qs Alliez de ceux qui 



de la Loùîpdne. %t 

l'ont donné • 6c ils font per- 
fuadez qli*il leur arriveroic 
des grands malheurs , s'ils a- 
voicnt violé la foy du Calu. 
nîet, & routes leurs entrepri- 
fes de guerre , êc de paix &: 
cérémonies les plus confide- 
râbles^ (ont fcellées 6c cache- 
tées du Calumet dans lequel 
ils font fumer ceux, avec lef- 
quels ils concluent quelque 
ûfFaire de confequcnce. 

Ces trois hommes avec cet» 
te Sauve-garde 2c leurs Ar- 
mes , arrivèrent au petit villa- 
ge des Sauvages éloigné de 
trois lieuësdu débarquement, 
mais ils n*y trouvèrent per- 
fonne. Ces Barbares à la veuë 
denos Canots voyansquenous 
ne les avions point abordez 
en paflant chez eux , avoient 
pris répouvante, ôc abandon- 
né leur village 5 ainficeshom* 



ÎL Dejcription 

mes après avoir fait en vain 
leurs diligences pcJur parler à 
quelqu'un de ces Sauvages, fe 
chargèrent du blé d'Inde de 
legrs Cabannes, où ils laifle- 
renc des marchandifles en pla- 
ce de ce qu'ils emporcoienr^ 
Se fe mirent en chemin pour 
nous venir joindre. 

Cependant vingt de ces San. 
ves armez de Fufils , de Ha- 
ches, d'Arcs, de Flèches &c 
de Maffuës qu'on appelle des 
xrafTe-teftes , s'approchèrent 
du lieu où nous eftions : le 
Sieur de la Salle s'avança 
pour leur parler avec quatre 
de Cgs gens armez de Fufils, 
de Piftoletsôc de Sabres, leur 
demanda ce qu'ils defiroient ^ 
voyant qu'ils parroiffbient in- 
terdis , il leur dit de s'appro- 
cher , de peur que (es gens 
qu*il feignit eftre allez a la 



de la Loù'îfidfie. 8j 
cha/Te ne les tnaflenc , s'ils les 
trouvoicnc à l'ëcart 5 il les fie 
aiTcoir au bas de Téminence 
où nous eftions campez, d*oiî 
nous pouvions découvrir tous 
leurs mouvemens , on com- 
mença à les entretenir de di- 
verfes chofes pour les amufer 
jufqu^à ce que nos trois hom- 
mes fuilent revenus du villa- 
ge : Ces hommes parroiflans 
quelque temps après , àis que 
ces Sauvages eurent apper- 
ceus le Calumet de paix que 
Tun de nos gens portoit, ils 
fe levèrent faifans un grand 
cris de joye , 6c fe mirent à 
danfer à leur manière , bien 
loin de fe fâcher du blé 
d'Inde qu'ils virent & qu'on 
leur avoit pris , au contraire 
ils envoyèrent au village pour 
en apporter d'autres , ôc en 
donnèrent encore le lende- 



84 Defcnptïon 

main autant que nous en pu- 
mes mettre commodément 
dans nos Canots. 

Toutesfois l'on jugea à pro- 
pos de faire abbattre les Ar- 
bres é^^ environs , ôc on obli. 1 
gea nos gens à pafler la nuit 
Ibus les armes de peur dé 
quelque furprife. Xe jour (lii- 
vantfur les dix heures les An- 
ciens du village arrivèrent 
avec leur Calumet de paix, ôc 
firent feftin à tous W'^ Fran- 
çois , le Sieur de la Salle les 
remercia par un prefent de 
quelques Haches , dé Cou- 
teaux^ & de quelque mailes 
de raflade pour rornement 
des femmes , 6c les laiila tres- 
fatisfaits. 

Nous partîmes le mefme 
jour deuxième d*Odobre , êc 
nous navigames durant qua- 
tre jours le long du riva- 



de U Loiiijtane, 8y 
gc , il cltoic borde de grands 
Colteaux efcarpez jufques 
dans le Lac, où Ton trouvoic 
à peine de la place pour* dé- 
barquer, oaeftoitmefmeobli. 
gé tous les foirs de grimper 
(iir le fommet, & d'y porter 
nps Canots 6c nos charges , 
pour ne pas les laiiïer la nuiE 
exporez au vagues qui bat. 
toieiir aux pieds, nous fûmes 
auffi obligez par les vents con- 
traires êc trop violens pen- 
dant ce:» quatre jours , & 
beaucoup de fois depuis, à 
prendre terre avec de gran- 
des incommoditez i il falloic 
pour s'embarquer que 'deux 
hommes fe miffent à l'eau juf- 
ques à la ceinture^ ôc qu'il 
tiniFent le Canot debout à la 
vague, l'avançant ou le recu- 
lant, félon que la vague s'ap- 
prochoic ou s'élpignoitdeter- 



8^ Dejcription 

re , jufqu'à ce qu'il fût char- 
gé , enfuice on le meiioit au 
large ^ en attendant que les 
autres fufTent auffi chargez de 
la mefme manière , & Ton 
avoit prefque autanc de pei- 
nes aux autres debarquemens. 
Le blé d'Inde que nous man- 
gions fort modiquemenr, 8c les 
vivres nous manquans, nôtre 
bon vieillard Recolet tomba 
plufieurs fois en défaillances, 
je le fis revenir par deux fois, 
avec un peu de confediion de 
Jacinthe , que je confervois 
préci(^ufement, nous ne man- 
gions en vingt-quatre heures 
qu'une poignée de blé dinde 
cuit fous la cendre, ou boûilly 
avec de Teau pure j 8c pen- 
dant tout ce temps , nous 
eftions obligez de gagner le 
bon paÏ5,8c de nager à force de 
bras les journées entières ,ros 



de U Ltuifiane. 87 
gens courroient louvenc après 
ucs pences Senelles ôc Fruits 
faiivages qu'ils mangeoicnc 
avec une grande avidité , il y 
en eut plufieurs qui tombè- 
rent malades , qui croyoienc 
que ce^ fruits les avoient em- 
poifonnez , pins nous fouf- 
frions , & plus il femb'e que 
Dieu me donnoit en particu- 
lier de force, 6c je devançois 
fouvent à la nage nos autres 
Canots : Pendant cette difette 
celuy qui a foin (^^s moindres 
oyfeaux, nous fît appercevoir 
plufieurs Corbeaux, & des 
Aigies qui eftoient (ur le bord 
du Lac j redoublant noftre 
nage vers ces animaux carna- 
ciers , nous y trouvâmes la 
moitié dun Chevreuil fort 
gras que les Loups avoient é- 
t: angle 6c à demy mangé , 
nous nous repûmes de la vian- 



88 Defcriptîon 

de de cet animal, en beniflant 
la providence qui avoic en- 
voyé le fecoLirs fi apropos. 

Noftre petite Flote avan- 
çoit ainfi vers le Sud où nous 
trouvions toujours le païsplus 
beau 6c tempéré. 

Le feiziéme d'Odobrenous 
commençâmes à trouver une 
grande abondance de chafTe , 
«&: nofhc Sauvage tres-excel. 
lent Chafleur tua des Cerfs 
2i Chevreuils, ôc nos Fran^ 
cois dQs Poulies d'Inde fort 
grafles i & enfin le vingt huù 
riême du mois d'Octobre nous 
arrivâmes au fond du Lac 
Dauphin ^ où le gros vent 
nous obligea de mettre pied à 
terre: on alla à la découverte, 
comme Ton avoit couftume 
de faire dans les bois & dans 
l^.^s prairies , Ton y trouva des 
railins meurs 6c fort bons , 

donc 



de U Loùîpàne. 89 
donc les grains eftoient aufli 
gros que des prunes de Damas^ 
pour avoir ce fruit, il falloic 
abattre des arbres, fur lefquels 
les vignes rampoient, nousen 
fifincs du vin , qui nous dura 
prés de trois mois & demy, hc 
que nous confervions dans des 
gourdes , que nous mettions 
tous les jours dans le fable, 
pour empefcher que le vin ne 
s'aigrît^ ^ afin de le faire du- 
rer davantage , nous ne di- 
fions la Méfie que les Feites 
& Dimanches, Tun après l'au- 
tre , tous les boiseftoient rem- 
plis de vignes qui y viennent 
naturellement^ nous mangions 
de ce fruit pour nous oiter le 
degouft des viandes que nous 
eftions obligez de manger fans 
pain. 

L'on obferva dans cet en- 
droit des pilles fraîches d*hom- 

H 



9D t>efcrïption 

mes , ce qui oblip-ea le Sieur 
de la Salle de faire tenir 
noflre inonde fur fes gardes , 
ôc fans faire aucun bruit ^ 
tous nos hommes obeïrenc 
pour un temps , mais l'un 
deux ayant apperceu un 
Ours , ne put fe retenir de 
Juy donner un coup de fufil, 
dont il tua cet animal , & le fit 
crouller jufques au pieds de 
nos Cabannes ^ du haut en 
bas de la montagne. 

Ce bruit nous fit découvrir 
à cent vingt, cinq Sauvages de 
Ja nation des Outouagamis ^ 
qui habitent vers rexcremrté 
de la Baye des Puants , qui 
eftoient caban nez dans noflrê 
Voifinage : le Sieur de la Salle 
eftoit fort inquiet des pifte* 
qu'il avoit veuë , il blâma no^ 
gens de leur peu de prudence, 
& enfuite pour enipelcher les 



de U Loûijfdne. 91 

furprifes , il mit une fentinellc 
auprès des Canots , fous ief- 
quels Ton mettoic toutes les 
iTjarchandifes, pour les garan- 
tir de la pluye. 

Cette précaution n'empef- 
cha pas que la nuit, trente 
Outouagamis, favorifez par la 
pluye qui tomboit en abon- 
dance, ôc par la négligence de 
ccluy qui eftoit en fadion ne 
fe gliffaflent avec leur adrefle 
ordinaire , le long du Cofteau 
où efloient nos Canots , ôc fc 
couchant fur le ventre l'un 
auprès de l'autre ils ne derro- 
haïrent le jufte au corps du 
Laquais du Sieur de la Salle, 
fie une partie de ce qui eftoit 
deflbus y quMs fe donnèrent 
de main en main : noftre Sen- 
tinelle entendant du bruit , 6c 
nous éveillant , chacun cou- 
rut aux armes ^ ces Sauvages*. 

Hij 



9i Dcfcnptïon 

fe voyans ainfi découverts^ 
leur Capitaine cria qu'il eftoic 
ami , on luy répondit que 
riieure eftoit indue, 6c qu'on 
ne venoit la nuit de cette for- 
te que pour voiler, ou tuer 
ceux qui ne feroient pas fur 
leurs gardes, il répliqua qu'à la 
vérité le coup qu'on avoir tiré, 
avoic fait croire à tous ceux de 
fa nation , que c'eftoit un party 
d'Iroquois leurs ennemis , les 
autres Sauvages leurs voifins 
ne fe fervans point é^s pareil- 1 
les armes à feu , & qu'ainfiils 
s*e(loient avancez à defTein de 
les tuer, mais qiVayans recon- 
nu que c'eftoit des François , 
qu'ils regardoienr comme leurs 
frères , l'impatience qu'ils a- 
voient de les voir , les avoic 
empefchez. d'attendre le jour 
pour nous vifirer , & fumer 
avec nous dans noltre CaKu 



de h Loùîjîme. 9j 

mer: C*eft le compliment ordi- 
naire des Sauvages, & leur plus 
grandes marques d'afFcclion. 

Nous firmes une fainte de 
nous rendre à fes raifons , 
&: on leur dit de s'appro- 
cher au nombre de quatre 
ou cinq feulement , parce que 
leur jeuneiTe eftoit accouihi- 
mée à vokr , & que nos Fran- 
çois n'eftoient pas d*humeurà 
lefouffrir, quatre ou cinq vieU 
Jards s'eftant avancez, nous 
tâchâmes de les entretenir juf- 
ques au jour , le jour eftant 
venu on leur laifla la hberté 
de fe retirer. 

Apres leur départ nos Char- 
pentiers deNaviress'apperceu- 
rent qu'ils avoient cité volez 5 
& comme nous connoiffions 
parfaitement Thumeur des Sau- 
vages, ôc que nous fçavions 
qu'ils feroient toutes les nuits 

H iij 



^4 '-Tiefcrlption 
de pareilles entreprifes fî otî 
diflîmuloit dans cette occafion, 
on refolut û'cn avoir raifoii. 
Le Sieur d.^ la Salle à la tefte 
de nos gens monta fur une émi- 
nence en forme deprefqu'lfle 
eiTaya luy-mefme de trouver 
quelque Sauvage à Técart j à 
peine eut il marché trois cens 
pas, qu'il trouva la piile toute 
fraiche d'un cbaffjur, il lefui- 
vit le piftolet a la main , & 
l'ayant joint b-en toft après 
vis à vis d*un cofteau ou j'a- 
maflbis du raifin avec le pcre 
Gabriel ^ il m'appella ôc me 
pria de le fuivre, il s'en faifît, 
& le donna en garde à fes gens 
après avoir appris de luy tou- 
tes les circonftanees du vol. 
Il fe mit encore en campagne 
avec deux de fes gens , & 
ayant arrefté un Sauvage des 
plus confiderables de fa na. 



de h Loûifime. 95 

tion , il luy montra de loin ce* 
luy qu'il tenoic déjà prifon* 
nier , 6c le renvoya dire à fes 
gens, qu'il feroit tuer leur ca^ 
marade, s'ils ne rapportoienc 
tout ce qu'ils avoient volé 
pendant la nuit. 

Cette propofirion emba-^ 
railà CQs Barbares , parce qu'il* 
avoient coupé en morceaux , 
le ju{l*au corps du Laquais^ 
tL pris quelques hardes avec 
les boutons pour les partager 
entr'eux, ainiî ne pouvant pas 
les rendre entières & ne (ca- 
chant par quel moyen dé- 
livrer leur camarade , comme 
ils ont beaucoup d'amitié les 
uns pour les autres, ils refolu- 
rent de l'avoir par force. 

Le lendemain au matin tren- 
te du mois d'0<!î:obre , ils s'a- 
vancèrent tous les armes à la 
main , pour commencer Fat- 



96 Drjcriptîon 
taque, la preiqu*Ille où nous 
eftions logez 3 eltoit feparée 
du bois ou les Sauvages paroif- 
foient par une plaine de Sable 
longue de deux portées de fu- 
jfils, on remarqua qu'au bouc 
de cette plaine du codé du 
bois • il y avoit plufieurs pe- 
tits tertres, dont le plus prés 
de nous commandoit aux au^ 
très ^ le Sieur de la Salle s'en 
empara , & commanda cinq 
hommes qui portoient leur 
couvertures à demy roulées 
au tour du bras gauche , pour 
fe couvrir contre les flèches 
des Sauvages, il fuivitfeseens 
immédiatement après pourfe- 
conder les premiers , mais 
voyant que les François s'ap- 
prochoient pour les charger , 
les plus jeunes des Sauvages 
s'écartèrent , & fe mirent à 
couvert fous un 2;rand arbre fur 

le 



de la Louî/tane. 97 
le Colteau , cela n'empefcha 
pas que leurs Capitaines ne Jaif- 
iérenc pas de deoieurer prcs 
de nous , il n'y avoit que fepc 
à huit qui avoient des Fufîls, 
& les autres des Arcs & des 
Flèches feulement i & pen. 
dant tous ces mouvemens de 
part & d'autre , nous eftions 
trois Recolets qui difîons nô- 
tre Office, & comme j'ellois 
celuy des trois qui en avoir 
plus veu en matière de guerre, 
ayant fervy d'Aumônier du 
Roy , Tous la conduite du très. 
Révérend Père Hyacinthe le 
Févre, je forty de noftreCa- 
banne pour voir quelle figure 
faifoienc nos gens fous les ar- 
mes , & pour rafleurer deux 
des plus jeufnes lefquels je 
voyois blefmir , 5c qui ne- 
anmoins ne laifToient pas 
que de faire parroiftre de la 

I 



^8 Dejcription 

fierté 6c de m bravoure , 
aùffi bien que leur Chef, je 
m'approchay du coflé des plus 
anciens Sauvages • ôc comme 
ils me voy oient fans armes à 
la main , ils conceurent bien 
que je les abordois a deflein 
démettre le holla, ôc pour 
eilre médiateur de leurs d;fFe- 
rdns : Tun de nos hommes 
voyant une bande d'étofFe 
rouge, qui fervoit de fronteau 
à un de ces Sauvages luy fut 
arracher de la tefte , luy fai. 
fant connoiftre qu*il nous l'a- 
voit voilée. 

Une adion fi hardie de onze 
François armez centre cent 
vingt-cinq Sauvages intimida 
de telle forte ces Barbares , 
que deux de leufs Anciens au- 
près defquels j'érois prefénte- 
rent le Calumet de paix^ & 
& s'eltans approchez, fan'af-. 



de la Loûtjiane. ^9 
furance qu'on leur donna , 
-qu'ils le pouvoient faire , fans 
rien craindre 5 ils dirent qu'ils 
ne s'eftoient porté à cette ex. 
tremité qu'à caufe de l'impa- 
tience où lis eftoient de nous 
rendre ce qu'ils avoyent dé- 
robé , en l'état où ils Ta- 
voient pris , qu'ils eftoient 
prefts de reftiruer cequieftoit 
en fon entier , 6c de payer le 
refte ^ ils prefenterent au mê- 
me temps quelques robes de 
Caftor au Sieur de la Salle, 
pour difpofer fon efpric à la 
paix, s'excufant du peu de va- 
leur de leur prefent, fur lafai- 
fon trop avancée , on fe con- 
tenta de leurs excufes, ils exe* 
cuterent ce qu'ils avoient pro- 
mis , 6cainfi la paix fut rella- 
blie. 

Le jour fuivant fe paflHi en 
danfes , en feftins & haran- 



loo Defmption 
gues^ & le premier Capitaine 
de ces Sauvages fe tournanc 
du cofte des Recolers^ voila 
dit. il des Robes grifes donc 
ECUS avons bien de Peftime , 
ils vont nuds pieds , comme 
nous , ils mefprifent les Robes 
de Caftors que nous leurs vou- 
lons donner, kns aucune ef- 
perance de retour • ils n'ont 
point d'armes pour nous tuer j 
ils flattent & carefTent nos 
petits enfans , 6c leur donnent 
d : la raflade pour rien , 6c 
c:ux de noftre nation qui ont 
fillé porter des Pelteries aux 
Villages des François , nous 
ont dit qu'Onnotio le grand 
Capitaine des François les ai- 
me , parce qu'ils ont quitté 
tout ce que les François ont 
de plus pretieux pour nous 
venir vifiter, hc pour demeu- 
rer avec nous ^ toy qui efl le 



de la Loûiftane, lo I 
Capitaine de ceux qui font 
icy , fais enforce de faire refter 
une de q'^s Robes grifes , avec 
nous 5 nous leurs donnerons à 
manger de roue ce que nous 
aurons, 6c nous les mènerons 
à noftre village après que 
nous aurons tué des Bœufs 
fauvages ^ 8c toy qui eft le 
maiftre fais en forte de demeu- 
rer auffi avec nous , ne va 
point aux Iflinois , car nous 
(çavons qu*ils veuUent maflTa- 
crer tous les François., il ce 
fera impoffible de refifter à 
cette nation nombreufe. Il 
adjoûta que depuis qu'un Iro- 
quois, que les Iflinois avoient 
brûlé, leur avoir afTeuré que la 
guerre que Tlroquoisleur fai- 
foit avoit eflé confeillée par 
les François qui haïfloienc les 
Iflinois. Ils adjoûterent plu- 
fieurs raifons femblables qui 

liij 



lOi Bejcription 
allarmerent prefque tous nos 
François , èc qui donnèrent 
bien de l'inquiétude au Sieur 
de la Salle , parce que tous 
les Sauvages qu'il avoit ren- 
contré fur toute noftrc route 
luy avoient dit à peu prés les 
mefmes chofes.Toutefois com- 
me il fçavoit que ces raifons 
pouvoient avoir efté infpirées 
par ceux qui s'oppoToient à 
noftre entreprife , & par la 
jaloufie des Sauvages à quiles 
Iflinois, eftoient redoutables 
par leur valeur , Se qui crai- 
gnoient qu'ils ne devinilènt 
encore plus fiers, quand par le 
moyen des François ils au- 
roient l'usage des Armes à feu, 
nous refol urnes de pourfuivre 
noftre route en prenant toutes 
lesprecautions neceflàirespour 
noftre feureté , ainfi répon- 
dit aux Outouagamis qu*oii 



de ULoutJtane. 105 

les remercioit des avis qu'ils 
nous donnoient, mais que les 
François qui font des efprits 
( c'eft ainfi que les Sauvages 
nous appellent difant qu'ils 
ne font que des hommes^ 
mais que nous fomnies des et 
pries) ne craignoient point les 
Iflinois, & qu'on fçauroic les 
ranger à la raifoa par amitié, 
ou par force. 

Le lendemain premier jour 
du mois de Novembre nous 
nous rembarquâmes tous, & 
nous arrivâmes au rende- vous 
que Ton avoit donné à vingt 
autres François qui dévoient 
nous venir joindre par l'autre 
bord du Lac , c'eftoit à l'em;- 
bouchure de la Pviviere des 
Miamis qui venant du Sud, fe 
jette dans le Lac Dauphirî. 

Nous fûmes furpris de n'y 
trouver perfonne , parce que 

I^iiij 



104 Vefc^îption 
les François que nous y atten- 
dions avoient eu beaucoup 
moins de chemin à faire que 
nous , ôc leurs Canots eftoienc 
peu chargez , nous avions rc- 
lolu de faire concevoir au 
Sieur de la Salle, de ne point 
nous expofer malapropos, 6c 
de ne point attendre Thyver, 
pour nous rendre chez les Illi- 
nois,, parce que pendant cette 
faifon ces peuples, afin de chaf- 
fer plus commodément, fefe- 
parent par familles , ou par 
tributs de deux ou trois cens 
perfonnes chacune , & que 
plus nous tarderions en ce 
lieu 3 plus nous aurions dedif- 
ficultez à nous rendre ^ que la 
chalTe venant à manquer où 
nous eftions , tout Ton monde 
couroit rifque de mourir de 
faim , & que chez les Iflinois 
nous trouverions du blé dinde 



de la Loûîjtme. îô^ 
t)our noftre nourriture^ Se que 
nous fubfifterions mieux n*é- 
rans que quatorze hommes 
dans noftre chemin que fi nous 
eftions trente-deux j que files 
Rivières venoient à eftre gla- 
cées, nous ne pourrions por- 
ter nous-mefines tout Téqui- 
page pendant cent lieues. li 
nous répondit qu'eftant joint 
avec les vingt hommes qu'il 
attendoit, il pourroit fans pé- 
ril fe faire connoiftre à la pre- 
mière bande des Iflinois qu'il 
trouveroit à la chafle, & les 
gagner par le bon traitement, 
& par des prefens , apprenant 
quelque teinture de la langue 
Iflinoife, & que par ces mo- 
yens il feroit aifément allian- 
ce avec le refte de la nation. 
Nous conceûmes par fembla- 
bies difcours , qu'il n'avoit que 
fa volonté pour raifon 3 6c il 



loé Dejcrtptîon 

nous die que (i tous fes hommes 
defertoient ^ qu'il demeure- 
roic avec noftre chafTeur Sau- 
vage, ôc qu'il trouveroic bien 
le moyen de faire vivre de 
chafle trois Miflîonnaires Re. 
colexs. 

Dans cette penfée^ il fefer- 
vit de Toccafion du retarde- 
ment des François qu'il atten- 
doit , il dit à fes gens qu'il 
cftoit refolu d'attendre , 6c 
pour les amufer par quelque 
occupation utile, il leur pro- 
pofa de faire un Fort , 6c une 
maifon pour la feureté de la 
Barque 6c des marchandifes 
qu'elle devoir apporter , pour 
nous fervir de retraite en un 
befoin. 

Il y avoit à l'embouchure 
de la Rivière des Miamis une 
éminence avec une efpece de 
plate forme au dcflus 6c na. 



de h Loûijiane. 107 
turellement fortifiée, elle é- 
toic haute & efcarpée, de Fi- 
gure triangulaire, formée des 
deux coftez par la Rivière,, 
& de l'autre par une profonde 
ravine 5 l'on fit abattre les ar- 
bres dont elle eftoit couverte, 
& nettoyer toutes lesbroffail- 
les à deux portées de fufil du 
codé du bois h Ton commença 
enfuite une redoute de qua- 
rante pieds de longueur fur 
quatre-vingts de largeur , for-= 
tifiée de poutres ôc follives 
ef cariées , 6c à Tépreuve du 
moufquet , pofées en travers 
Tune fur Tautre , fon defleiii 
eflanr de faire fraifer les deux 
faces qui regardoient la Ri- 
vière 5 il fie abatre des pieux 
qu'il vouloir planter en tenaille 
de vingt-cinq pieds de hau- 
teur du cofté de la terre. 
Le mois de Novembre fut 



iô8 Defcription 
employé à ces travaux, pen- 
dant lequel nous ne mangions 
que de la viande d*Hours que 
noflre Sauvage chafleurtuoit 5 
il y avoit dans cette endroit 
plufieurs de ces animaux qui y 
eftoient attirez par la grande 
quantité de rai fins qui fé trou, 
vent par tout • mais noflre 
monde voyant le Sieur de la 
Salle tout décontenancé delà 
crainte qu'il avoit de la perte 
de fa Barque y & tout cha- 
grin d'ailleurs du retardement 
des hommes, que. le Sieur de 
Tonty devoit nous amener, 
la rigueur d'un commence- 
ment d'hyver les mortifiant 
de furcrois, les Ouvriers ne 
travailloient qu'à regret pef- 
tans contre la viande graiTe 
d'Hours , 6c de ce qu'ils n'a- 
voient point liberté d*aller 
tuer du Chevreuil pour man- 



de h Loùifiane* 109 
ger avec le gras d'Hours, 
mais leur but ne tendon: qu*à 
la defercion. 

Nous fîmes une Cabanne 
d'écorce pendant ce fejour 
pour dire la Mefle plus com- 
n")odement, & les Feftes 6c Di- 
manches le Père Gabriel ^ 
moy prefçhions akernative- 
ment^ choififîans les matières 
les plus fortes pour exhorter 
noftre monde à la patience , Se 
à la perfeverance. 

Pés le commencement du 
mefme mois nous avions exa- 
miné rentrée de la Rivière, 
nous y avions marqué une 
batture de fable 5 & pour la 
facilité de Tentrée de la Bar- 
que, en cas quelle deuft ve- 
nir , on fît marquer le Canal 
par, deux grands mays plantez 
fdes dçux coftez de Tentréc 
avec des pavillons de peaux 



no Defcription i 

d*Hours 6c des baliiffes touc 
le long • Déplus onavoit en- 
voyé deux de nos hommes â 
MiflilimaKinac ^ inftruits de 
toutes chofes pour fervir de 
guide au Pilote Luc. 

Le 20. Novembre le Sieur de 
Tonty arriva avec deux Ca- 
nots chargez de plufieurs 
Cerfs, ce qui remit un peu 
refprit démonté de nos Ou- 
vriers, mais comme il ne nous 
amenoit que la moitié d^s 
hommes que nous attendions, 
& qu'il avoit laifTé le refte en 
hbcrté à trois journées de nô- 
tre Chantier , c'eft ce qui don- 
na de l'inquiétude au Sieur 
de la Salle, nos nouveaux ve- 
nus nous dirent que la Barque 
n'avoit point mouillé à Miflî- 
limaKinac , 2c qu'ils n'en a- 
voient appris aucunes nouvel- 
Jes des Sauvages venus de 



de lu Loûificine . iii 
tons coiiez des Lacs , ny des 
deux hommes qu'on avoic en- 
voyez à Miffiiimakinac , &: 
qu'ils avoient rencontré en 
chemin, il craignit avec rai- 
fon que la Barque n'eut fait 
naufra'ge , néanmoins il fit con- 
tinuer Ion monde à travailler 
au Fort nommé des Miamis, 
&: ne la voyant point parroî- 
tre après une fî longue atten- 
te , il refolut à partir de peur 
d'eftre arrefté par les glaces 
qui commençoient à fermer 
la Rivière , ôc lefquelles fe dif- 
fiperent à la première petite 
pîuye 5 il nous falut néanmoins 
attendre le refte de noftre 
monde que le Sieur de Tonty 
avoit laiflTé derrière , & pour 
reparer la faute qu'il avoit fait, 
il retourna fur fes pas pour les 
faire venir incefîamment nous 
rejoindre , en chemin il voulitc 



m Dejcription 

tenir un peu & refilter au gros 
vent, contre l'opinion du Sieur 
Daucray & de ion autre Ca- 
xioteur , &. comme il n'avoic 
qu^une mainte qu'il ne pouvoic 
foulager ks deux hommes les 
vagues les firent embarder & 
lesjetterentcofte à travers fur 
le bord du Lac où ils perdirent 
leurs fufils^ leur petit équi- 
page , ce qui les obligea de 
nous venir rejoindre , ôc par 
bonheur !e refte de nos hom- 
mes les fuivirentun peu après, 
excepté deux dont on fe mé- 
fioir, le plus & qu'on croyoic 
avoir deferté. 

Nous nous embarquâmes le 
troifiéme Décembre avec tren- 
te hommes dans huit Canots, 
ôc nous remontâmes la Riviè- 
re d^s Miamis faifant noftre 
route au Sudeft durant envi- 
ron vingt-cinq lieues, nous ne 

pûme^ 



de la LoMîfiane. iij 

pûmes reconnoillre le portage 
que nous devions faire de nos 
Canots ëc de tout Téquipage, 
pour aller nous embarquer à 
la fource de la Rivière Seigne- 
lay . & comme nous eftions 
montez plus haut en Canot, 
fans reconnoiftre le lieu où 
nous devions marcher par ter, 
re pour prendre cette autre 
Rivière qui fe va rendre aux 
Iflinois, nous fîmes halte, pour 
attendre le Sieur de la Salle 
qui cftoit allé par terre à la 
découverte , ôc comme il ne 
revenoit point nous ne fça- 
vions quelle refolution prendre 
je prié deux de nos hommes 
les plus allertes d'entrer avant 
dans le bois, & de faire la dé- 
charge de leurs fufils pour l'a- 
vertir du lieu où nous l'atten- 
dions , deux autres montèrent 
au haut de la Rivière , mais 

K 



tr4 Defcription 

inuiilement , car la nuit les 
obligea de rcvt'nir fur leur pas, 
Je len lemain je me joignis 
avec deux de nos hommes 
en Canot à liège, pour faire 
plus grande diligence, &pour 
le chercher en montant la Ri- 
vière, mais en vain, & fur les 
quatre heures après midy nous 
Tapperccûmes de loin , les 
mains &: le vifage tout noir du 
charbon & du bois qu'il avoic 
attifé pendant la nuit qui eftoic 
froide ; il avoit deux animaux 
de la grandeur des Rats muf. 
quez, attaché à fa ceinture, 
qui avoient la peau très belle, 
comme une efpece d'hermine, 
qu'il avoit tué â coups de 
ballon , fans que ces petites 
beftcs prifent la fuite, ^ lef- 
quelles fe iaiilént (ouvent pen- 
dre par leurs queues à das 
branches d'abres , & comme 



de la hou'jîxne. ii j 
elles eltoienc fore grafles, nps 
Canoceurs eo fireuc feftin , il 
nous dit que les marais qu'il 
renconrra l'obligèrent à pren- 
dre un gfand détour, <k com- 
me d'ailleurs il e(toit incom- 
modé delà neige qui tomboic 
en abondance 5 il ne pût arri- 
ver au bord delà Rivière qu'à 
deux heures de nuit , il nr^ 
deux coups de fufilspournous 
avertir , & perfonne ne luy 
ayant répondu , il crut que les 
Canots Tavoient devancé , 6c 
il continua fon chemin en re- 
montant le long de la Riviè- 
re , après avoir marché de 
cette forte plus de trois heu- 
res y il vit du feu fur un ter- 
tre où il monta brufquement, 
oc après avoir appelle deux 
ou trois fois , mais au lieu de 
nous trouver endormis comme 
il fe l'eftoit imaginé , il ne vie 

Kij 



II 6 Dejcription 
qu'un petit feu entre des brofl 
failles, ôc fous un chefne la 
place d'un homme qui s'y 
eftoit couché fur des herbes 
feiches, ôc qui en eftoit ap- 
paremment forty au bruit qu'il 
avoit entendu , c'eftoit quel- 
que Sauvage quis'eftoit porté 
là en embufcade , pour fur- 
prendre 6c pour tuer quel- 
qu'un de fes ennemis le long 
de la Rivière ^ il l'appella en 
deux ou trois langues , & en- 
fin il cria pour faire connoiftre 
qu'il ne le craignoit point, 
qu'il alloit fe coucher en fa 
place , il renouvella le feu, 6c 
aprc's s'eftre bien chaufé , il 
s'avifa pour fe garantir de fur- 
prife d'abattre au tour de luy 
quantité de broflailles , qui 
tombant de travers par m y 
celles qui cftoienc reftées de 
bout enibaraTeroient ie che. 



de la Loûi/tme, 117 
jnin , de telle forte qu'on ne 
pouvoit rapprocher (ans faire 
beaucoup de bruit 8c fansl^é^ 
veiller , il éteignit en fuite 
le feu &: s'endormit quoy 
qu'il negeât toute la nuit. 
Nous priâmes le père Gabriel 
& moy , le Sieur de la Salle 
de ne point quitter fon mon- 
de, comme il avoit fait , luy 
reprefentant que toute la bon- 
ne ifluë de noftre voyage de- 
pendoit de fa prefence. 
' Noftre Sauvage eftoit refté 
derrière nous pour chafler , 
& ne nous trouvant point au 
portage , il monta plus haut , 
& nous vint dire qu'il falloit 
defccndre la Rivière, l'on en- 
voya avec luy tous nos Ca- 
nots , & je reftay avec le Sieur 
de la Salle qui eftoit fort fati- 
gué ^ êc comme noftre Ca- 
banne n'eftoit compofée que 

K iij 



Ii8 D'fcnptîon 
de nattes de jons , le feu s'y 
prit la nuit , 6c nous auroïc 
bruflé, fi je n*avois renverlé 
promptemenc la natte qui ier- 
voic de porte à noitre petit 
logis, & qui eftoïc coûte dans 
Tincendie. 

Nous joignîmes nosgens le len- 
demain au portage, où le Père 
Gabriel avoit fait pufijurs 
Croix fur des arbres pour nous 
le faire reconnoiftre , nous y 
trouvâmes quantité de cornes 
de Bœufs , 6c les careaffes de 
ces animaux, 6c quelques Ca- 
nots que les Sauvcigesavoient 
faits , avec des peaux de Bœufs 
pour pafTir la Rivière avec 
leur charo;e de viande. 

Cet endroit eft fcitué an 
bord d'une !:rande campagne, 
à l'extrémité de laquelle du 
du collé du Couchant il y a 
un Village de Miainis, Maf. 



de la Loïïîfime, 119 
contens éc Oïacinon ramafllz 
enfemble. 

La Rivière Seignelay qui 
pafle aux Illinois , prend fa 
fource dans une campagne au 
milieu de beaucoup de terres 
tremblan es, fur lefqueJles oa 
peut à peine marcher , cette 
Rivière n*eft éloignée que 
d*une lieuë & demie de celle 
des Miamis , & ainfi nous 
transportâmes tout noftre é- 
qoipage avec nos Canots par 
un chemin que Ton ballifa 
pour la facilité de ceux qui 
viendroient après nous, après 
avoir laiffe au partage de la 
Rivière des Miamis , ainfi 
qu'au Fort que l'on avoit 
conftruit à fon embouchure, 
des lettres pour fervir d'in- 
lirudion à ceux qui dévoient 
nous venir joindre dans la Bar- 
que au nombre de vingt-cinq. 



12 o Defcriptton . 

La Bjviere Scignelay eft na- 
vigable pour des Canots à 
cent pas de fa fource^ 6c elle 
s'augmente de telle forte en 
peu de temps, qu'elle eft pref- 
que auffi large 6c plus profon- 
de que la Marne , elle à fon 
cours à travers des vaftes ma- 
rais où elle fait tant de dé- 
tours , quoy que fon courant 
foit afle fort , qu'après avoir 
vogué une journée entière on 
trouvoit quelquefois que nous 
n'avions pas avancé plus de 
deux lieues, en droite ligne, 
on ne voyoit auffi loin que la 
veuë pouvoit s'eftendre que 
des Marais de joncs ôc des 
aulnes , nous n'euflîons pu 
trouver à nous cabanner du- 
rant plus de quarante iieuës 
de chemin, fans quelques mot- 
tes de terres glacées, fur lef- 
quelles nous couchions , &: 

taifions 



de la Loûifiane. iii 
faifions du feu , les vivres nous 
manquoient,&: nousne trou- 
vâmes point de chaiJe après 
avoir traverfé ces Marais , 
comme nous l'avions efperé, 
parce que ce ne font que de 
grandes campagnes décou- 
vertes , où il ne croit que de 
grandes herbes qui font fei- 
ches en cette failon , que les 
Miamis avoient bruflez en 
chaflant aux Bœufs fauvages = 
6c quelque diligence qu'on 
apporta pour tuer des belles 
fauves, nos chafTeurs n'attra- 
poient rien , pendant plus 
de foixante lieues de chemin, 
on ne tua qu'un Cerf maigre, 
un petit Chevreuil , quel- 
ques Cignes , & deux Outtar- 
à^^ pour la fubfiftance de 
trente- deux perfonnes • fi 
nos Canoteurs avoient trou- 
vé lieu , ils auroient infailli- 

L 



122 T>eJcrtptîon 

bkment tout abandonné ^ 
pour entrer dans les terres , bc 
pourallerjoindre desSauvages, 
dont nous voyons les flammes 
dQs Campagnes oùilsavoienc 
mis le feu pour tuerplusfacil- 
lementdes Bœufs. 

Ces animaux y font ordinaf- 
rement en grand nombre , 
ainfi qu'il elt aifé de le ju- 
ger par les ollemens , les cor- 
nes, ^ les telles que nous 
voyions de tous coltez ; les 
JVliamis , les chaflent à la fin 
de l'automne en la manière 
fuivante. 

Lors qu'ils en voient un trou- 
peau, ils s'aflemblent en grand 
nombre , 6c mettent le feu 
aux herbes par tout autour de 
CCS belles à la referve de quel- 
que paiTage qu'ils laiflent ex- 
près , où ils fe pofent avec 
leurs Arcs 5c leurs Flèches, 



de U Loûijtane. 115 
les Bœufs qui veullent éviter 
le feu font ainfi forcés de paf- 
fer auprès de ces Sauvages ^ 
qui en tuent quelquesfois juf. 
ques à fix-vingts en un jour^ 
qu'ils diftribuent tous , fé- 
lon le befoin des familles j Se 
CQs Sauvages tous triomphans 
du maiïacre de tant d'ani- 
maux, viennent avertir leurs 
femmes qui ont foin d'aller 
quérir ces viandes , elles en 
prennent quelquesfois fur leurs 
dos la pefanteur de trois Cens 
livres , & jettent encore leurs 
enfans par deffus leur fardeau^ 
qui ne leur paroift pas plus à 
charge que Tépée au codé 
d'un Soldat. 

Ces Bœufs ont de la laine 
fore fine au lieu de poil , 
&c les femelles l'ont plu5 
longue que les mafles 3 leurs 

L ij 



[ÏX4 Defcription 

coTiies font prefque toutes 
noires , beaucoup plus grolTes 
que icelles des Bœufs de TEu.^ 
xope , mais un peu moins 
longues 5 leur tefte eft d*une 
grofleur monûrueufe j ils onc 
le col fore cour , mais fort 
gros , & quelquesfois de fis 
pans de largeur , ils ont une 
boÉTe ou petite élévation en- 
tre les deux épaules , leurs 
jambes fontgroffes êc courtes, 
couvertes d'une laine fort lon- 
gue j ils ont fur la tcfte & en- 
tre les cornes de grands crains 
noirs qui leur tombe fur \qs 
yeux, ^ les font paroidre af- 
freux , la viande de ces ani- 
maux eft fort fucculante ^ ils 
font fort gras dans r Automne, 
parce que pendant tout l'Efté 
ils font dans les herbes jufques 
au col, ces vaftes païs fontfi 
renaplis de prairies , qu*ilfem- 



de U Loùijîam. lif 
ble que ce foie relement & 
le païs des Bœufs i il y a de 
proche en proche quelques 
bois où ces animaux fe retirent 
pour ruminer , &c pour remet- 
tre hors de Tardeur du SoleiL 
Ces Bœufs ou Taureaux fau- 
vages changent de contrées 
félon le changement des fat- 
fons, ôcla^diverfitédesclymas, 
quand ils s'approchent des 
terres du Nord, 6c qu*ils corn-- 
mencent à reffentir le cotn- 
niencement de rHyver , ils 
paffent aux terres du Sud, ils 
fe fuivent les uns les autres, 
quelquesfois pendant une lieue 
de chemin 5 ils couchent tous 
dans le mefme endrait , & la 
place de leur couche eft fou- 
vent remplie de pourpier fau- 
vage, dont nous avons man- 
gez quelquesfois, les fentiersoù 
ïlsontpaflTéfoiît frayez^ corn- 

L i\} 



ii6 Dejcription 
me nos grands chemins de 
TEurope, &il n'y croît point 
d'herbes ^ ils traverfenc les 
Fleuves & les Rivières , les 
Vaches fauvages vont dans 
les Ifles pour empefcher 
que les Loups ne mangent 
leur veaux ^ & quand mcfme 
les Veaux peuvent courir , les 
Loups n*oferoient s'en appro- 
cher , car les Vaches les ex- 
termineroient. Les Sauvages 
ont cette prévoyance , pour 
ne point tout à fait chafler 
ces animaux de leurs contrées, 
de ne pourfuivre que ceux 
qu'ils ont bleflez à coups de 
Flèches , êc les autres qui s'é- 
chapent , ils les laifTent aller 
en hberté , fans les pourfui- 
vre davantage , afin de ne 
les point trop effrayer. Et 
quoy que les Sauvages de ces 
vaftes continens 5 foient natu- 



de la Loûijtane. Î17 

rellement portés à détruire les 
animaux 3 jamais ils n'ont pu 
exterminer les Bœufs fauva- 
ges , ces belles multipliant 
tellement , que quelque chaf. 
fe qu'on leur donne , il en 
revient dans les faifons enco^ 
re davantage les années fui. 
vantes. 

Les femmes fauvages fîllent 
au fufeau la laine de ces 
Bœufs , dont elles font des 
facs pour porter des vian- 
des boucannées , &c quel- 
quesfois fechées au So- 
leil , que ces femmes confer- 
vent fouvent pendant trois 
ou quatre mois de Tannée ^ 
& quoy qu'elles n'ayent point 
de fel , elles font fi bien que 
la chair ne contrade aucu- 
ne corruption ^ quatre mois 
après qu'elles ont ainfi ac- 
commodé cette viande, Ton 

L iiij 



ii8 Defcriptiofr 

diroit en la mangeant , qu^ 
les beftes font nouvellemeng 
tuées y ic nous buvions le 
bouillon avec eux , au liea 
d*eau qui eft la boiflon ordi- 
naire de tous les peuples de 
TAmerique, qui n'ont point 
de commerce auec les Êuro- 
peans. 

Les peauic communes de cq& 
Bœufs fauvages pefenc cent à 
lîx-vingts livres , \qs Sauvages- 
coupent le dos ^ Taidfoitdtï 
col , qui eft le plus gros de la 
peau , Se ils ne prennent que 
la partie du ventre la plus 
mince , qu'ils paffent biert 
proprement avec de la cer^ 
velle de toutes fortes d'ani- 
maux, par le moyen dequoy 
ils la rendent fouple comme 
nos peaux de chamoy pafTez 
à riiuile , ils la peignent de 
différentes couleurs , la g-ar- 



de la Loûifiane. ïiç 

niiïent de Porc -épis blanc 
bc rouge , & ils en font des 
robes pour s*en fervir de pa- 
rade dans les feftins 3 en 
Hyver ils s'en fervent pourfe 
couvrir , particulièrement la 
nuit, leurs robes qui font rem- 
plies de laine frifée paroifTent 
tout à fait agréables. 

Quand les Sauvages ont 
tuez quelques Vaches , les 
petits Veaux fuivent les Chaf. 
feurs , & leur vont lécher 
la main ou les doigts , ces 
Barbares en amènent quel- 
quesfois à leurs enfans , &: 
après qu'ils s'en font bien di- 
vertis y il leur caffe la tefte 
pour les manger , ils confer- 
vent les argots de tous ces 
petits animaux ^ ils les font fe- 
cher , ils les attachent en^ 
fuite à plufieurs vergettes, 6c 
daiis leurs danfes ils les re- 



130 De/cription 
muent t<, les lecouenc félon 
la diverfité des poftures & à^s 
mouvemens de ceux qui chan- 
tent & qui danfent, cette ma- 
chine a quelque chofe d'ap- 
prochant du tambour de baf- 
que. 

L'on pourroit facilement 
rendre ces petits animaux do- 
meftiques, 6c s'en (ervir pour* 
labourer la terre. 

Ces Bœufs fauvages fubJ 
fiftent en toutes les faifons de 
Tannée, quand ils font furpris 
de THyver, 6c qu'ils ne peu- 
vent à temps gagner les terres 
du Sud ôc du païs chaud , &; 
que la terre eft toute couver- 
te de neige 3 ils ont rinduflrie 
de renverfer &: de rejetter la 
neige pour brouter les herbes 
qui font cachées , on les en- 
tend meugler , mais non pas 
fi communément que dans 
l'Europe. 



de la Loïùjîant. 131 
Ces Boeufs fauvages ont le 
corps principalement par de- 
vant beaucoup plus grand que 
nos Bœufs de Tllurope , cet- 
te grande mafle néanmoins 
ne les empefche pas d'aller 
fort vifte ^ enforte qu'il y a peu 
de Sauvages qui les puiffe at- 
teindre à la courfe . ♦fou- 
vent ces Bœufs tuent ceux 
qui les ont blefTez , on y en 
voit dans la faifon des ban- 
des de deux & mefme de qua- 
tre cens. 

On trouve beaucoup d'au- 
tres fortes d'animaux dans ces 
vaftes plaines de la Loûifiane, 
\t^ Cerfs 3 les Chevreuils, les 
Caftors , les Loutres y font 
communs • les Outards , les 
Cignes, les Tortues, les Poules 
d'Inde , les Peroquets ^ les 
Perdrix, & beaucoup d'autres 
Oyfeaux y font en tres-grand 



ijé Vefcriptwii 
nombre 5 la pelche y eft treâ^ 
abondante , ôc la terre ex- 
traordinairement fertile ^ ce 
font des Prairies fans bornes 
méfiées de Forefts de haute- 
fuflaye , cii il y a- de toute 
forte de bois à bâtir , êc en- 
tr'autres d'excellent chaine 
plain comme celuy de France, 
ôc bien différent de celuy du 
Canada 5 Les arbres fonc 
d'une çrofTeur & d'une hau- 
teur prodigieufes , & Ton y 
trouveroit les plus belles piè- 
ces du monde pour conflruire 
des Vaifîeaux que l'on peuc 
faire fur les lieux , & amener 
le bois qui ferviroit de Lefte 
aux Navires , pour la con- 
flrudion de tous lesVaiffeaux 
de France, ce qui feroit d'une 
grande épargne à l'Etat , Se 
qui donneroit le temps aux 
arbres de recroiftre dans no:^ 



de U Loïïijiane. m 
jForefts qui font bien épuifées. 
On voit auflî dans les Forefts 
plufîeurs fortes d'arbres fruic^ 
tiers , & des vignes fauvages 
qui produifent des grapes 
d'environ un pied 6c demy de 
longueur qui meuriflent parfais 
rement , ôc dont on peut faire 
de fort bon vin 5 on y voit 
auflî des campagnes couver- 
tes de très bon chanvre qui y 
croit naturellement de fîx à 
fept pieds de hauteur, enfin 
par les effais que nous avons 
faits chez les Illinois 6c les 
IlTati 5 on eft perfuadé que la 
terre eft capable de produire 
toutes fortes de fruits , d'her- 
bes 6c de grains , 6c en plus 
grande d'abondance que les 
meilleurs terres de l'Europe | 
L'air y eft fort tempère 
6c fore fain - le Pais eft ar- 
rofé d'une infinité de Lacs , 



i}4 Dejcription 
de Rivières & de RuifTeaux, 
la plufpart navigables ^ on y 
elt prefque point incommodé 
de Maringoûins, ny d'autres 
animaux nuifibles^ ôc en y cul- 
tivant la terre , on y pourra 
fubfîfler dés la féconde année, 
indépendamment des vivres 
de l'Europe, ce vafle Conti- 
nent , pourra dans peu four- 
nir pain , vin & viande à tou- 
tes nos liles Meridionalles de 
l'Amérique, & nos Boucan- 
niers &: Philibuftiers François 
pourront tuer dans la Lotii- 
fiane en plus grande abon- 
dance des Bœufs fauvages, que 
dans tout le refte des Ifles 
qu'ils habitent. 

Il y a des Mines de Char- 
bon , d'Ardoife , de Fer , 6c 
les morceaux de Cuivre rou* 
ge 6c pur que Ton trouve en 
divers endroits , font juger 



de U Loutjtane. 135 
qu'il y en a des Mines , 6c 
peut-eftre d'autres métaux &: 
minéraux que l'on découvrira 
quelque jour , puis que Ton a 
déjà trouvé chez les Iroquois 
une fontaine de Sel & Da- 
lun. 

Nous continuâmes noftre 
route fur la Rivière Seigne- 
lay durant le refte du mois de 
Décembre ^ & enfin après 
avoir navigé durant cent vingt 
ou cent trente lieues , depuis 
le Lac Dauphin fur la Rivière 
de Seignelay, nous arrivâmes 
au Village des Iflinois fur la 
fin du mois de Décembre 1679. 
nous ne tuâmes fur le bord 
de la Rivière qu'un feul 
Boeuf fauvage Se quelques 
Poules d'Inde à caufe que les 
Sauvages ayans mis le feu 
dans les herbes feiches de 
toutes les Prairies de noftre 



fjé Dejcription 
route 5 les belles fauves a- 
voient pris Tépouvante , 6c 
qne!<]ue diligence qu'on ap- 
porta pour la chafle, nous ne 
rubfiftâmes que par une pure 
providence de Dieu , qui don- 
ne des forces dans un temps, 
qu'il ne fait pas dans un au- 
tre, & par le plus grand bon- 
heur du monde n'ayans plus 
rien à manger , nous trouvâ- 
mes un Bœuf monftrueux em- 
bourbé fur le bord de la 
Rivière , que douze de nos 
hommes eurent peine à ti- 
rer à terre ferme avec un 
cable. 

Ce Village Iflinois efl fci- 
tué à quarante degrez de la- 
titude dans une plaine , un 
peu marefcageufe , &. fur la 
rive droite d'une Rivière auffi 
large que la Seine devant 
Paris , qui eft divifée par de 

fort 



de U Loiiijutné. 1 yj 
fort belles Illes , il contienc 
quatre cens faixante Caban- 
nés faites comme de longs 
berceaux , &; couverces de 
doubles nattes de joncs plats^ 
fi bien coufus, qu'elles ne font 
jamais pénétrées du vent ^ de 
la neige , ny de la pluye 3 cha- 
que Cabanne à quatre c^i cinq 
feux 5 6c chaque feu une ou 
deux familles , qui vivent tou- 
tes enfemble en bonne in- 
telligence. 

Nous trouvâmes , comme 
nous l'avions, preveu le Villa- 
ge vuide , tous les Sauvages 
eftans allez pafFer rHyver à 
la chaffe ^ en divers endroits ^ 
fuivant leur couftume ^ leur 
abfence neantmoins nous mit: 
dans un grand embaras ,' Jes 
vivres nous manquoient, & 
nous n'ofions prendre du bled 
d'Inde que les Iflinois cachent 

M 



138 Dejcrtption 
dans des folles fous terre ; 
pour le conferver 6c s'en fer- 
vir à leur retour de la chalTe, 
pourfemer, & pour fubfifter 
jufqu'à la récolte, cette pro-, 
vifion leur efl extrêmement 
precieufe ^ & on ne leur fçau- 
roit faire un plus grand dé- 
plaifir que d*y toucher en leur 
abfenc^ : Toutesfois comme 
il n'y avoit aucune apparence 
de s'expofer à defcendre plus 
bas fans vivres , & que le feu 
que Ton avoit mis dans les 
Campagnes avoit fait fuir tou - 
tes les belles j le Sieur de la 
Salle refolur de prendre vingt 
minors de bled d'Inde , efpe- 
rant qu*il pourroit par quel- 
que moyen appaifer les Ifli- 
nois. 

Nous nous rembarquâmes 
avec cette nouvelle provifîoa 
le mefme jour , ôc nous d^L 



de la L oûtjîane. 15 9 
cendîmes durant quatre jours 
fur la mefme Rivière qui coure 
au Sud quart de Sud-Oûelt. 
Le premier jour de l'An 1679, 
reconnoiflant un àt% defer- 
teurs , dont j'ay parlé cy-de- 
vant, &: qu'il n'eftoic revenu 
avec nous ^ que pour débau- 
cher nos hommes qui avoient 
d'ailleurs de la difpofition à 
nous abandonner, parla crain- 
te qu'ils avoient de foufFrir la 
faim pendant THyver, je lis 
une exhortation après la 
Mefle , (oufaâirant une héu- 
reufe Année au Sieur de ta 
Salle, & à routnoltre monde, 
^ après les paroles les plus 
touchantes , je prié tous nos 
mécontans de s*armer de pa- 
tience, leur reprcfentant que 
Dieu pourvoyeroit à tous nos 
befoins, 6c que vivans de con- 
cert , il fufcireroit des moyens 

Mij 



I40 Dejcrïption 
pour nous faire Ibbfîfter : nous 
les embraflames le Père Ga. 
briel , le Père Zenoble 6c moy 
avec les fentimens les plus 
tendres les encourageans à la 
pourfuice d'une fi importance 
découverte. Sur la fin du qua. 
triéme jour en traverfant un 
petit Lac qui forme la Ri- 
vière , on remarqua des fu- 
mées qui firent connoiftre que 
les Sauvages eftoient caban - 
nez prés de^là : En eflFec, le 
cinquième fur les neuf heures 
du matin on vit des deux co- 
tez de la Rivière quantité de 
Peroquets , ôc environ quatre- 
vingts Cabannes pleines de 
Sauvages qui n^apperceurent 
nos Canots qu'après que nous 
eûmes doublé une pointe, 
derrière laquelle les Iflinois 
eftoient campez à demie por- 
tée du fufil ^ nous eftions dans 



de la. LoïïijtdYie, 1 41 
huit Canots fur une ligne ,. 
tous nos gens les armes à la 
main, Se nous laiffans aller au 
courant de la Rivière. 

Nous fîmes un cry les pre- 
miers , fuivant la couftume de 
€t% Nations , comme pour 
demander fi Ton vouloir la 
paix ou la guerre, parce qu'il 
eftoit très- important de té- 
moigner de la refolution dans^ 
ct^ commencemens 5 d'abord 
les viellards, les femmes 6c les^ 
enfans prirent la fuite au tra- 
vers des Bois dont la Rivière 
eft bordée , les guerriers couru- 
rent aux armes, mais avec tanr 
de confufion , qu'avant qu'ils 
fe fuffcnt reconnus nos Ca- 
nots avaient pris terre. Le 
Sieur de la Salle y fauta le 
premier , Ton pouvoir defFaire 
ces Sau vaches dans le defordre 
OÙ ils eftoient 5 mais comme 

M iij 



141 T)eJcyiption 
ce n*efl:oic pas noftre defleiii 
nou5 fîmes halte, afin de don- 
ner aux Iflinois le temps de 
fe raileurer i un de leur chefs 
qui eftoit de Tautre cofté de 
la Rivière , 6c qui avoit re- 
marqué que nous avions em- 
pefcbez de tirer fur fept ou 
huit Sauvages que Ton pou- 
voit tuer aifement ^ fe mit à 
haranguer pour arrefterlajeu- 
nefle qui le preparoit à tirer 
àQs flèches au travers de la 
Rivière • ceux qui eftoienc 
campez du cofté où nous 
avions débarqué , bc qui a- 
voient d'abord pris la fuite, 
s'eftans reconnus, envoverent 
deux hommes des principaux 
d*entr*eux prefenter le Calu- 
met de deffus un cotteau , peu 
de temps après ceux qui é- 
toient de Tautre cofté firent 
la mefmechofe, 6c alors nous 



de la Loûifîme. 14} 
fîmes connoillre que nous ac- 
ceptions la paix 5 ëc au mefme 
temps je me rendis avec le 
Père Zenoble en diligence du 
cofté des Sauvages qui avoienc 
pris la fuite, prenans leurs en- 
fans par la main, quieftoienc 
tous trembîans de frayeur , 
nous leurs fîmes paroiftre 
beaucoup de tendrefles , ren- 
trans avec les vieillards & les 
mères dans leurs Cabannes, 
portans de la compaffion à 
ces Ames qui fe perdent par 
la privation de la parolle de 
Dieu , 6c faute de Mif- 
fionaires. La joye des uns 
6c des autres fut auffi grande, 
que leur apprehenfion avoir 
efté forte, celle de quelqu'uns 
ayant cflé telle qu'ils furent 
deux jours à revenir des lieux 
où ils eftoient ailé fe cacher. 
Apres les réjoui fllinces, les 



Ï44 Befcription 

dances & les feftins aufquels 
en employa le jour, nous fî- 
mes affembler les Capitaines 
des Villages qui eftoient des 
deux coitez de la Rivière, 
nous fîmes connoiflre par na- 
rre Truchement , que nous 
autres Recolets n'eftions pas 
venus chez eux, pouramafler 
du Caftor , mais pour leur 
donner la connoiffance du 
grand Maiflre de la vie , & 
pour inflruire leurs enfans, 
que nous avions quitté noftre 
païs qui eftoit au delà de la 
Mer que ces Barbares appel- 
lent le grand Lac, pour venir 
demeurer avec eux , & pour 
eflre du nombre de leurs 
plus grands amis ^ on enten- 
dit un grande fuite de voix, 
Tepatoui Nicka ^ qui veut 
dire voila qui eft bien mon 
frère , tu as l'^^fprit bien h\t 

d'avoir 



de U Loutfî^ne. 14 j 
d'avoir eu cette penfée , & au 
inerme temps ils nous frottè- 
rent les jambes jufques à la 
plante des pieds auprès du feu, 
avec de Thuile d'Ours ôc de 
ia graifle de Bœuf pour nous 
delafler 5 ils nous mirent 
les trois premiers morceaux 
de viande à la bouche avec 
ÀQs amitiez extraordinaires. 
Le Sieur de la Salle auflî-toft 
après leur fît un prefent de 
Tabac bc de quelques Ha- 
ches , il leurs dit qu'il lesavoic 
convoquez pour traiter d'une 
affaire qu'il vouloit leur ex- 
pliquer avant que de leur par- 
ler d'aucune autre , qu'il fça- 
voit combien le bled leur é- 
toit necefTaire , que néanmoins 
la neceflîté des vivres oii il 
s'efloit veu en arrivant à l^ur 
Village , 6c l'impoffibilité de 
trouver des beftes à la Cam- 

N 



i46 Dejcription 

pagii€, lavoic obligé de pren- 
dre quelque quantité de bled 
d'Inde qu'il avoit dans {qs 
Canots , bc auquel on n'avoic 
pas encore touché , que s*ils 
vouloient le luy laifler, il leur 
donneroit en échange des Ha- 
ches êc les autres chofes dont 
ilsavoientbefoin3&: que s'ils ne 
•pouvoient s'en pafler, il leur 
eftoit hbre de le reprendre ^ 
mais que s'ils ne pouvoient luy 
fournir les vivres neceilaires 
pour fa fubfiftance & pour 
C-Mle de ks gens, il iroit chez 
leurs voifins les Ofages qui 
luy en fourniroient en payant, 
6c qu'en revanche, il leurlaif- 
feroit le Forgeron qu'il avoit 
r.mené pour racommoder leurs 
Haches 6c leurs autres Inftru- 
mens. t 

Il leur parla de cette forte, 
parce qu'il fçavoit bien que 



de U Loïïifidne. \âfi 
les Iflinois ne manqueroienc 
pas d*eftre jaloux des avanta- 
ges que les François pour- 
roient procurera leurs voifins, 
& principalement de ceux 
qu*iis pourroient tirer du for- 
geron, dont ils avoient eux- 
mefmes extrêmement befoin , 
auffi acceptèrent ils avec beau- 
coup de témoignage dejoye le 
payement qu'on leur offroic 
pour leur bled d'Inde, ils en 
donnèrent encores d'autres, & 
nous prièrent inftamment de 
nous eftablir parmy eux, nous 
leur répondîmes que nous le 
ferions volontiers j mais que 
comme les Iroquois eftoient 
fujets du Roy & par confe- 
quent nos frères , nous ne 
pouvions pas leur faire la guer* 
re , qu'ainfî nous les exhor- 
tions à faire la paix avec eux, 
que nous les y fervirions . & 

Nij 



148 Defcriptîon . 
que fi malgré nos remontran- 
ces , cette fiere Nation ve- 
noit les attaquer, nous les dé- 
fendrions, pourveu qu'ils nous 
permirent de faire un Fort ^ 
dans lequel on pût faire tefte 
aux Iroquois avec le peu de 
François que nous avions, que 
niefme on leur fourniroit des 
armes &: des munitions, pour- 
veu qu'ils ne s'en ferviffenc 
que pour repoufler leurs en- 
nemis , & ne les employaflent 
pas contre les Nations qui 
vivoient fous la protedion du 
Roy, que les Sauvages appeU 
lent le grand Capitaine qui 
eft au dtM du grand Lac. 
Nous adjoûtàmesenfuiteque 
nous avions auffi deflein de 
faire venir d'autres François 
qui les mettroienr à couvert 
à^s infultes de tous leurs en^ 
nemis y & leur fourniroiçnc 



de la LoûïJtMe, 149 
tout ce qui leur eftoic necef- 
faire, que nous n'en eftions em- 
pefchez que par la longueur 6c 
la difficulté des chemins. Qi^e 
pour furmonter cet obftacle 
nous avions refolu de faire bâ, 
tir un grand Canot de bois 
pour delcendrejufqu'à la Mer, 
& leur apporter toutes for. 
tes de marchandifes par cette 
voyeplus courte bc plus facile. 
Mais comme cette entreprife 
eftoit d'une grande dépenfe , 
nous voulions apprendre fi 
leur Rivière eftoit navigable 
jufqu'à la Mer , 6c fi d'autres 
Europeans habitoientvers fon 
emboucheure : Les Iflinois 
nous refpondirent qu'ils a- 
greoient toutes nos propofi- 
tions , 6c qu'ils nous aflîfte- 
roient en tout ce qu'ils pour- 
roient • enfuite ils firent la 
defcriprion de la Rivière 

N iij 



150 Dejcriptîon 
Colbert ou JMefchafipi,iIs nous 
dirent des merveilles de fa lar- 
geur 8c de fa beauté, & nous 
affèurerent que la navigation 
y eftoit libre 8c facile, ôc qu'il 
n'y avoir aucuns Europeans 
prés de fon emboucheure 5 
mais ce qui nous perfuada le 
plus que cette Rivière eftoit 
navigable , c'eft qu'ils nous 
nomnnerent quatre Nations , 
dont il eft parlé dans la R.e- 
lation du voyage de Ferdi- 
nand Soto dans la Floride qui 
font celle de Tula , de Caf- 
quin , Cicaca ôc Daminoia i 
ils nous adjoûterent que des 
Efclaves qu'ils avoient faits en 
guerre du cofté de la Mer , 
difoient qu*ils avoient veu des 
Navires au Large qui tiroienc 
des coups qui rerfembloienc 
au tonnere , mais qu'ils n'é- 
toientpaseftablis fur la Cofte, 



deULouîJutne^ iji 

par ce que s'ils y eftoient ils ne 
manqueroient pas d'y aller trai. 
ter avec eux, la Mern'eftanc 
éloignée que de vingt journées 
de leurs Pirogues, la journée 
fe pafTa de cette manière avec 
une fatisfaélion réciproque, 
mais les chofes ne demeurè- 
rent pas long- temps en cet 
*eftat. 

Le lendemain un des Chefs 
des Miamis nommé Monfo 
arriva accompagné de cinq 
ou fix autres chargez de Chau- 
dières^ de Haches & de Coiu 
teaux pour préparer par ces 
prefens Tefprit des Illinois à 
croire ce qu'il leur devoir di- 
re y il aflèmbla fecretement 
les Anciens, gcies afleuraque 
nous voulions aller joindre 
leurs ennemis qui demeurent 
au delà de la grande Riviè- 
re Colbert , que nous leurs 

N iiij 



I5t De/cription 

fournirions des armes & des 
munitions , ôc qu'après les 
avoir aflemblez nous nous 
joindrions aux Iroquois & les 
enfermerions de tous coftez 
pour les exterminer entière- 
ment , que nous eftions amis 
des Iroquois , que les Fran- 
çois avoient un Fort au milieu 
du païs Iroquois ^ que nous* 
leur fourniffions des armes ^ 
de la poudre, & qu'il n*y a- 
voit point d'autre moyen d'é- 
diter leur ruine qu'en em- 
pefchant noftre voyage ou du 
moins en le retardant , parce 
qu'une partie de nos gens nous 
abandonneroient bien-toft , 
& qu'ils ne cruiïent rien de 
tout ce que nous leur dirions -, 
après avoir dit beaucoup 
d'autres chofes pareilles , le 
Capitaine des Miamis s'en re- 
tourna la nuit avec autant de 



de la Loûijînne. 153 
fecrec qu'il eftoic venu , de 
peur que nous ne découvri. 
fions tout ce myftere. 

Toutesfois un des Chefs des 
Illinois nommé Omaouha 
que nous avions gagné en ar- 
rivant par un prefent de deux 
Haches ôc de trois Couteaux 
nous vint trouver le lende- 
main matin, ôc nous avertit fe- 
crettement de tout ce qui s'é^ 
toit pa{Ié,nous le remerciâmes, 
& pour l'obliger de nous don- 
ner avis de tout ce qui fe 
pafToit , on luy fit un nouveau 
prefent de poudre & de plombj 
jugeant aifément que ce Mia- 
mis avoit efté envoyé & inf- 
truit par d'autres François^ 
jaloux de nos fuccez, parce 
que ce Monfo ne nous con. 
noiiToit pas , & n'avoir mefme 
jamais approché du Fort Fron- 
tenac plus prés que de quatre 



i;4 t)eJcriptîon 
cens lieues , ôc que néanmoins 
il avoir parlé de nos afFaires 
avec auranr de dérail fie de 
circonftances que s'il nous 
avoir frequenré route fa vie. 

Cerre affaire nous donna 
d'aurant plus d*inquierude 
que nous fçavions que les 
Sauvages fonr narurelemenc 
foupçonneux , ôc que Ton 
avoir déjà donné beau- 
coup de mauvaifes impreflîons 
à nos gens pour les obliger 
à déferrer, ainfi que fix de 
leurs camarades avoient déjà 
fair rour d'un coup. 

Uaprédinée du mefme jour 
Nicanapé frère de ChailàJ 
gouafle le plus confiderablç 
des Capiraines Iflinois qui é- 
toir pour lors abfenr nous invi- 
ra rous au fcftjn, fie lors que 
tour le monde fur alFis dans la 
Cabanne Nicanapé prit la pa- 



de la Loùifiane. ijj 
roIé & nous fît un difcours 
bien différent de ceux que les 
anciens nous avoient tenu â 
fon arrivée , difant qu'il ne 
nous avoit pas tant convié 
pour nous faire bonne chère 
que pour nous guérir refprit 
de la maladie que nous avions 
de vouloir defcendre la gran- 
de Rivière, que jamais per- 
fonne ne Tavoit faic fans y 
périr, que fes bords eftoienc 
peuplez d'une infinité de Na- 
tions Barbares, qui par leur 
nombre accableroient les 
François quelques armes & 
quelque valeur qu'ils puf- 
fent avoir, que ce Fleuve é- 
toit plein de Monflres , de 
Tritons^ Crocodils & deSer- 
f ens , & quand la grandeur 
de noflre Canot nous met. 
troit à couvert de ce danger ^ 
il y en avoit un autre inévica^ 



ij6 Defcription 
ble, que le bas de la rivière 
eftoic plein de Sauts 6c de pré- 
cipices avec un courant au- 
defTus fi évident qu'on y tom- 
boit fans remède, de que tous 
ces précipices aboutifïbient à 
un gou£Fre ou la Rivière fe 
perdoit fous terre , fans que 
l'on fceut où elle alloit , il 
joignoic à tout cela tant de 
circonftances , 6c prononçoit 
fon difcours fi ferieufemenc 
avec tant de marques d'afFec- 
tion que nos gens qui n'étoient 
pas tous accouftumez aux ma- 
nières des Sauvages , êc dont 
deux entendoient la langue 
en furent ébranlez , nous 
remarquâmes leurs apprehen- 
fions fur leurs vifages • mais 
comme ce n'eft pas la couftu- 
me d'interrompre les Sauva, 
ge.s, 6c que mefme en le fai- 
fant nous euffions augmenté 



de U LoutjicLne. 157 
k foupçon de nos gens_, nous le 
lâiflâmes paifiblement achever 
£on difcours , & enfuite nous 
répondîmes fans aucune émo* 
tion que nous luy étions bien 
obligés des avis qu'il nous don- 
noit,êc que nousacquiererions 
d'autant plus de gloire que 
nous trouverions dedifficultez 
^ furmonter, que nous fervions 
tous le grand Maiftre de la 
vie des hommes , &; celuy qui 
elloit le plus grand de tous 
les Capitaines qui comman- 
dent au delà de la Mer , que 
BOUS nous eftimions heu- 
reux de mourir en portant le 
nom de l'un 5c de l'autre juf- 
qu'au bout de la terre ^ mais 
que nous craignions que tout 
ce qu'il avoir dit , ne fut une 
invention de fon amitié pour 
nous empefcher de quitter fa 
Nation , où plûtoft que cène 



ijS Dejcription 
fut un artifice de quelque mé- 
chant efprit qui leur eut don- 
né de la défiance de nos def- 
feins, quoy que pleins de fin- 
ceritéique fi les Iflinois avoient 
une véritable amitié pour 
nous , ils ne nous dévoient 
point diflîmuler les fujets de 
de leur inquiétude, dont nous 
tâcherions de les délivrer, 
qu'autrement nous aurions rai- 
ion de croire que Tamitié 
qu'ils nous témoignoient à 
noftre arrivée n'eftoit que fur 
leurs lèvres , Nicanapé de- 
meura fans repartie, & nous 
prefentant à manger changea 
de difcours. 

Après le repas noftre Tru. 
chement reprit la parole , & 
leur dit que nous n'eftions pas 
furpris que leurs voifins de- 
vinflent jaloux des commodi- 
tés qu'ils recevroient du com- 



de la Loïïijînne. 159 

merce qu*ils alloienc avoir 
avec les François ny qu'ils 
leurs fillenc des raporcs à nô- 
tre defavantage , mais qu'il 
s'eftonnoic de ce qu'ils étoient 
fî faciles à y donner créance , 
& de ce qu'ils le cachoienc 
aux François qui leurs avoient 
communiqué tous leurs def- 
feins avec tant de franchife, 
Nous ne dormions point mon 
frère ( adjoûta-t'il ) s'adreflant 
à Nicanapé , quand Monfo 
vous a parlé la nuit en ca- 
cheté au defavantage des Fran^ 
çois, qu'il vous a dépeint com^ 
me les efpions des Iroquois> 
les prefens qu'il vous a faits 
pour vous perfuader fes men- 
fonges font encore enfoiiis 
dans cette Cabanne . Pour- 
quoy a-t'il pris la fuite auflî- 
toft après ? Pourquoy ne pa^ 
rût-il pas de jour \ s'il n'a- 



i6o Defcription 
voie que des vericez à dire ? 
N*as tu pas veu qu'à noftre 
arrivée nous avons pu tuer tes 
neveux , & que dans la con- 
fufion où ils eftoientnouseuf- 
iîons pu faire feuls ce qu'on 
te veut perfuader que nous 
exécuterons avec Taffiftance 
dQs Iroquois , après que nous 
nous ferons eftably chez toy^ 
ôc que nous aurons fait amitié 
avec ta Nation i à l'heure que 
je parle nos François ne pour-, 
roient'-ils pas égorger tout ce 
que vous elles d'anciens pen- 
dant que voftre jeunefTe eft à 
la chafle , ne fçais tu pas que 
les Iroquois que tu redoutes 
ont éprouvez la valeur des 
François , & que par confe- 
qucnt nous n'aurions pas be- 
foin de leur fecours fi nous 
avions deilein de vous faire la 
guerre. Mais pour te guérir 

entière- 



dé la Louijtme. léi 
entièrement refprit court a- 
prés cet impofteur que nous 
attendrons icy pour le con- 
vaincre 6c le confondre: com, 
ment nous connoift-il , puis 
qu'il ne nous a jamais veu , fc 
6c comment peut il f^avoir 
les complots quM dit que nous 
avons faits avec les Iroquois, 
qu'il connoift auffi peu que 
nous, regarde noftre équipa- 
ge, ce ne font que des outils 
ôc des marchandifes qui ne 
nous peuvent fervir que pour 
vous faire du bien , ôc qui ne 
font propres ny pour les at- - 
taques ny pour les retraites. 

Ce difcour les émut 6c les 
obligea à faire courir après 
Monfo pour le ramener, mais 
la neige qui tomba la nuit en 
abondance , 6c qui couvroit 
les piftes empefcha qu'on ne 
le pût joindre : toutesfoisnos 

O 



ièz De/criptîon 
François qui avoient elle 
auparavant épouvantés ne fu- 
rent pas guéris de leurs fauf- 
{qs craintes , fix d'entr'eux qui 
^ftoient de garde , & entr'au- 
tre deux Scieurs de long, 
fans lefquels nous ne pouvions 
faire de barque pour aller à 
la Mer , s'enfuirent la nuitfui- 
vante après avoir enlevé ce 
qu'ils jugèrent leur devoir 
eftre necefTaire , & s'expofer 
 un danger de périr & de 
mourir de faim beaucoup plus 
certain que celuy qu'ils vpu^ 
loient éviter. 

Le Sieur de la Salle eftanç 
fo^tydela Cabanne le matin, 
& n'ayant trouvé peffonne 
en fadion , il entra dans le§ 
Cabannes de fes gens , il en 
trouva une où il n'eltoit relié 
qu'un feul homme que ((^s ca- 
marades n'avoicnt pas averty , 



de U touijtdfie. i^j 
parce qu'il leur eftoic fufped, 
il les aflembla tous , Se leur 
demanda des nouvelles de ces 
deferteurs , enfuite il leur té- 
moigna le deplaifir qu'il avoir 
de ce que contre les ordres 
du Roy, Se contre toute jufti- 
çe ils avoient deferté , ôç Ta- 
voient abandonné dans le 
temps qu'ils luy eftoient plus 
neceflaires après qu'il avoic 
fait toutes chofes pour eux, 
il leur commanda pour em-? 
pefcher îe mauvais efFet que 
cette defertion pourroit pro^ 
duire dans l'efprit des Iflinois 
de leurs dire que leurs camara- 
des eftoient partis par fon or- 
dre, & leur ditqu'il auroit bien 
pu les faire pourfuivre 6c les 
punir pour en faire un exem- 
ple, mais qu'il ne vouloir pas 
faire connoiftre aux Sauvages 
le peu de fidélité des François ^ 

O ij 



i?4 ' T>efcnptïon 
il les exhorta à liiy eftre plus 
fîdeies que ces fugitifs,6c â n*en 
pas venir à de pareilles excre- 
mitez par la crainte des dan- 
gers que Nicanapé leurs avoir 
feuflement exagéré , qu'il ne 
precendoit mener avec luy que 
ceux qui le voudroient ac- 
compagner volontairement , 
6c qu'il leur donnoit fa parole 
de laiffer aux autres au prin- 
temps ta liberté de retourner 
en Canada, où ils iroientfans 
rif'que 6c en Canot ^ au lieu 
qu'ils ne pouvoient alors Fen-. 
treprendre qu'avec un péril 
manifefte de leur vie , bi avec 
la confufîonde Tavoir lafche- 
ment abandonné par une 
confpiration qui ne pouvoir 
pas demeurer impunie à leur 
arrivée en Canada. 

Il tâcha de les raiFeurer de 
cette manière , mais connoif- 



de la Loùtjîane, i6j 
fant leur incoftance & diflî- 
niulant le chagrin qu*il avoir 
de leur peu de refolucion 3 il 
refoluc de les éloigner àts 
Sauvages , pour couper che^ 
min à de nouvelles (uborna- 
tions, & pour les y faire con- 
fentir fans murmurer ^ il leur 
dit qu'ils n*eftoient pas en 
feuretc parmy les Iflinois , que 
d'ailleurs un pareil fejour les 
expofoit aux armes des Iro- 
quois qui peut - eftre vien- 
droient avant l'Hyver atta- 
quer le Village^ que les Iflinois 
n'eftoient pas capables de 
leur faire refiftance , qu'apa- 
ramment ils s'enfuiroient au 
premier choc, 6c que les Iro- 
quois ne pouvant les joindre , 
parce que les Ifl nois courent 
beaucoup plus vite qu'eux ils 
décharo-eroicnt leur furie fur 
les François , dont le pecic 

. O iij 



166 Dejcrtption 

nombre feroit incapable de 
faire tefte à ces Barbares, 
qu'il n'y avoit qu'un ieul re- 
mède qui eftoit de fe fortifier 
dans quelque porte facile à 
defFendre qu'il en avoit trou- 
vé un de cette forte prés du 
Village où ils feroient à cou- 
vert des infultes des Illinois 
& des armes des Iroquois qui 
ne pourroient les y forcer, 
& qui par cette raifon n'en- 
treprendroient pas dç les atta- 
quer , ces raifons ôc quçlquçs 
autres femblables que je leur 
dis les perfuaderent , & les 
engagèrent tous de bonne 
grâce à la conftrudion d'un 
Fort que Ton nomma Crevé- 
coeur fcituéà quatre journées 
du grand Village des Iflinois 
defcendant vers le Fleuve Col- 
bert. 
Un grand dégel eftant fur- 



de la LoUi/tane. i6j 
venu le quinze de Janvier, & 
ayant rendu la Rivière libre 
au deflbus du Village, le Sieur 
de la Salle me pria de Tac. 
compagner, & nous nous ren. 
dîmes avec un de nos Canots 
au lieu que nous allions choi- 
fîr pour -travailler à ce petit 
Fort : e'eftoit un petit tertre é- 
joigne d'environ deux cens pas 
du bord de la Rivière qui s' é- 
tendoit jufques au pied dans 
le temps des pluyes , deux 
ravines larges & profondes 
fortifioient deux autres coftez, 
& une partie du quatrième 
que Ton fit achever de retran- 
cher par un foflTé qui joignoit 
enfemble les deux ravines, on 
fit border leur Talus extérieur 
qui luy fervoit de Contref. 
carpe, on. fit des Chevaux de 
frize, & efcarper de tous co- 
tez cette éminence, & on fie 



i68 Dejcription 
foûcenir la terre autant qu'il 
eftoit necefTaire par de fortes 
pièces de bois avec de Ma^ 
driers , &: on fît planter au 
tour de peur de quelque fur- 
prife une Pallillade donc les 
pieux eftoienc longs de vingt- 
cinq pieds &: d'un pied d'ef- 
paifleur, on laifTa le haut du 
tertre en fa figure naturelle qui 
formoit un quarré irregulier, 
& on fe contenta de le border 
d'un bon Parapet de terrecapa- 
bîe de couvrir tout nôtre mon- 
de dont on fit faireleLogement 
dans deux des Angles de ce 
Fort afin qu'ils fuffent tou- 
jours prefts en cas d'attaque, 
les Pcres Gabriel, Zenoble6C 
raoy nous nous logeâmes dans 
uneCabannecouvertedeplan. 
ch^s que nous ajuftâmes avec 
nos Ouvriers, ôc dans laquelle 
nous nous recirions après le 

travail. 



de U Loûi^ane. 169 
travail , tout noilre monde 
pour la Prière du foir ôc du 
matin , &: où ne pouvansplus 
dire la Mefle, le vin que nous 
avions fait du gros raifin du 
païs nous venant à manquer, 
nous nous contentions de chan- 
ter les Vefpres les Feftes & 
Dimanches, 6c de faire la Pré- 
dication après les Prières du 
matin , on mit la Forge le 
long de la courtine qui re- 
gardoit^ le bois , le Sieur de 
ia Salle fe pofta au milieu 
avec le Sieur de Tonty , 6c 
Ton fît abattre du bois pour 
faire du charbon pour le For- 
geron. 

Pendant que Ion tra- 
vailloit à cet ouvrage nous 
ne fongions continuelle. 
ment qu'à noflre découver- 
te 5 6c nous voiyons la con- 
ftrudion de la Barque très- 

P 



lyo Dâ/cription 

difficile par Ja defertion de 
nos Scieurs de long, on s'a- 
vifa de dire un jour à nos 
gen? que s'il y avoir entre- 
eux un homme de bonne 
volonté qui voulut eiTayer 
à faire des planches de bro- 
dage on efperoit d'en venir 
à bout , avec un peu plus de 
peine & de temps , ôc qu'au 
pis aller on en feroit quitte 
pour en gaiter quelqu'unes^ 
auflî-toft deux de nos hom- 
mes s'offrirent à s*y employer, 
on en fit Teffay, 6c ils reiiffirent 
aflTez bien , quoy qu'ils n'euf- 
fent jamais entrepris Im pareil 
ouvrage , on fit commencer 
une Barque de cjuarance derx 
pieds de quille de douze feu. 
îement de largeur , on y 
fit travailer avec tant de foin , 
que nonobstant les travaux du 
Fort de Creve^Œur , Iç bor- 



de U Louijîam. 171 
dage fut fcié , tout le bois de 
la Barque preft , & mife en 
bois tors dans le premier du 
mois de Mars. 

Il eft à remarquer que dans 
le païs des Illinois , THyver 
n'y eft pas plus grand qu'en 
Provence 5 mais celuy de Tan- 
née 1679. la neige dura plus 
de vingt jours , ce qui furprit 
extraordinairement les Sau- 
vages qui n'avoient point en- 
core expérimenté un hyver fi 
rude , {\ bien que le Sieur de 
la Salle & moy nous nous 
voyions expofez à de nouvel- 
les fatigues qui peut-eftre pa- 
roiftront incroyables à ceux 
qui n'ont point d'expériences 
des grands Voyages &; des 
nouvelles découvertes. Le 
Fort de Crevecœur eftoit pref* 
que achevé , on avoic préparé 
tout le bois pour achever la 

Pu 



lyz Dc/cripiiofi 
Barque , mais nous n*avions 
ny Cordages ny Voiles ny 
ailes de fer^ naus n'apprenions 
aucunes nouvelles de la B^r. 
que que nous avions iaiflee. 
dans ie Lac Dauphin ^ ny dçr- 
ceux qu'on y avoic envoyez 
pour s'informer de ce qu'elle 
eiloic devenue, cependant le 
Sieur de la Salle voyioit que 
relié s'approchoic, éc que s'il 
aïtendoic encore quelques 
mois inutilement , noftre en- 
treprife feroit retardée d'une 
année, ôc peut-eftre de deux 
ou trois , parce qu'eflant (î 
loin du Canada, ilnepourroiç 
donner aucun ordre aux affai- 
res ny faire amener les chofcs 
dont il avoir befoin. 

Dans cette extrémité nous 
prîmes t©us deux une refolu- 
tion, auffi extraordinaire qu'el- 
le eftoic difficile â exécuter. 



de h Loûifidne. I •75 
mov d'aller avec deux hom- 
mes dans des païs inconnus 
où on eft à tout moment dans 
un grand danger de fa vie^ & 
kiy d'aller à pied jufques au 
Fort de Frontenac éloigné de 
plus de cinq cens lieues i On 
eftoit alors à la fin de Thyver 
qui avoit efté , comme nous 
avons dit, auffi rude en Amé- 
rique qu'en France , la terre 
eftoit encore couverte de 
neiges qui n'eftoient ny fon-. 
dues , ny capables de porter 
un homme avec des Raquet- 
tes. Il falloit fe charger de 
réquipage ordinaire en ct^ 
occafions , c*eft à dire d'une 
Couverture, d'une Chaudière, 
d'une Hache , d'un Fufil, de 
Poudre 5c de Plomb, de Peaux 
paflees pour faire des foulliers 
à la Sauvage,qui ne durent fou- 
vent qu'un jour , ceux dont on 

P lîj 



i74 Befcr'îption 
fe fert en France n'eftant 
d'aucun uflige en ces pai's 
Occidentaux. Il dévoie fe re- 
foudre outre cela à broiTer 
à travers les buiflbns , à 
marcher dans les marais & 
dans les neiges fondu ës^ quel- 
quesfois jufques à la ceinture, 
&; durant des journées entiè- 
res , quelquesfois mefme fans 
marger, parce que luy& trois 
autres qui Taccompagnoienc 
ne pouvoient porter des vivres, 
devans tirer toute leur fub- 
fiftance de ce qu'il tueroient 
avec le Fufil, & s'attendre 
à ne boire que de Teau qu*il 
rencontreroit fur ia route : 
enfin il eftoit expofé tous les 
jours 5 ôc principalement la 
nuit aux furprifes de quatre ou 
cinq Nraions qui fe faifoient 
ia merre, avec cette difFeren- 
ce, que ces Peuples où il de- 



de lu Loûi/iane. 175 
voir pafTer connoiflenc rous 
les François , & que ceux où 
j'ailois navoienc jamais vu 
d*Europeans, neantmoins tou- 
tes ces difficultez ne Téton- 
noient pas , non plus quemoy, 
nouseftions feulement en pei- 
nes de trouver parmy nos 
gens quelques hommes ^Qès 
robuftes pour nous accom- 
pagner, ôc d'empêcher que les 
autres déjà fort ébranlez ne 
defertaflent tous après noftre 
départ. 

Nous trouvâmes heureufe- 
ment quelques jours après le 
moyen de des-abufer noftre 
monde des faufles imprellîons 
que les Iflinois leur avoienc 
donnez à la follicitation de 
Monfo Capitaine des Miamis, 
quelques Sauvages arrivèrent 
de ces> Nations éloignées au 
Village ÀQS Iflinois , & Tun 

P iiij 



lyft Defcription 

deux nous afTura de la beauté 
de la grande Rivière ColberE 
ou Mefchafîpi , nous en fû- 
mes confirmez par le raporc 
de plufieurs Sauvages^ &: par 
un Iflinois particulier qui nous 
dit en fecret à noftre arrivée 
qu'elle eftoit navigable. Tou- 
tesfois ce récit ne fuffifoit pas 
pour dés-abufer nos gens , Se 
pour lesr^âfleurer entièrement, 
nous voulions le faire avouer 
aux Iflinois mefmes , quoy 
que nous eufBons appris qu'ils 
avoient refolu dans un Con- 
feil de nous dire toujours la 
mefme chofe, il s'en prefenta 
peu de temps après une occa- 
iion favorable. 

Un jeune guerrier Iflinois qui 
avoit fait des prifonniers du 
coflié du Sud , & qui avoic 
devancé fes camarades ^ paffci 
à noftre Chantier , on luy 



de h Loïïijtane. l'jj 
donna du bled d'Inde à man- 
ger , comme il revenoic du 
bas de la Rivière Colberc, 
dont nous feignions avoir 
quelque eonnoiflance, cejeu- 
ne homme nous en fit avec du 
charbon une Carte affé exade, 
nous âflTeurant qu'il avoit efté 
par tout dans fa Pirogue, qu*il 
n*y avoit jufqu'à la Mer, que 
les Sauvages appellent le 
grand Lac, ny Sault ny Ra- 
pide. Mais que comme cette 
Rivière devenoit fort large j 
il y avoit en quelques endroits 
des Battures de Sable, & des 
Vafe qui en barroient une 
partie 5 il nous dit auflî le 
nom des Nations qui habit- 
tent fur fon Rivage, &c des 
Rivières qu'elle rc(^oit ^ je les 
écrivis de je pourray en faire 
le récit dans un fécond Tome 
de noftre Découverte ., nous 



178 Defcription 
le remerciâmes par un petit 
prefenr, de nous avoir décou- 
vert la vérité que les princi- 
paux de fa Nation Iflinoife 
nous avoient deguifée, il nous 
pria de ne leur point dire , & 
on luy donna une Hache pour 
luy fermer la bouche à la ma- 
niere des Sauvages quand ils 
veulent recommander unfe- 
cret. 

Le lendemain au matin nous 
allâmes, après nos Prières pu- 
bliques , au Village où nous 
trouvâmes les Iflinois aflem- 
blez dans la Cabanne deTun 
des plus condderables quifai- 
foit feftin d'un Ours, qui eft 
un mets dont ils font beau- 
coup d'eftime , ils nous firent 
place au milieu d'eux fur une 
belle natte de joncs qu'ils 
nous préparèrent , nous leur 
ïiïW(^s dire par un de nos hom- 



de U Loûifiane. 179 

mes qui Tçavoic la langue que 

, nous voulions leur faire con- 

/ noiftre, que celuy qui a tout 
fait , que nous appellions le 
grand Maiftre de la vie , prend 

i un foin particulier des Fran- 
çois ^ qu'ail nous avoit fait la 
grâce de nous inftruire de Té- 
tat de la grande Rivière, nom- 
mée par nous Colbert , dont 
nous eftions en peine de con- 
noiftre la veriré depuis qu'ils 
nous en avoient rendus la na- 
vigation impoflîble, 6c enfuite 
nous leur fîmes connoiftre ce 
que nous avions appris le jour 
précèdent. 

Ces Barbares crurent que 
nous avions appris toutes ces 
chofes par quelque voye ex- 
traordinaire 5 êc après s*efl:re 
fermé la bouche avec la main, 
ce qui eft la manière dont ils fe 
fervent pour témoigner leur 



i8o Defcription^ 

admiration • i.s nous dirent ! 
que la feule envie qu'ils avoienc 
d'arreiler noftre Capitaine , 
avec les Robes grifes , ou pieds 
nuds (comme tous les Sauva- | 
ges de l'Amérique appellent 
nos Relis^ieux de Saint Fran- 
çois ) pour refter avec eux, 
\qs avoit obligez à nous ca- 
cher la vérité, ils nous avouè- 
rent tout ce que nous avions 
appris du jeune guerrier, 6c 
depuis ils ont toujours per- 
fifté dans les mefmes îenti- 
mens. 

Cette rencontre diminua de 
beaucoup la crainte de nos 
François^ 6c ils en furent en^ 
tierement délivrez par l'arri- 
vée de plufieurs Ofages, Cic- 
caca & Akanfa qui edoient 
venus du codé du Sud pour 
voir les François , 6c pour 
achepter des Haches, ils té- 



de la Loui/ime. i8i 
moignereoc tous que la Ri- 
vîcre ellok navigable jufques 
à la- Mer, ^ que la venue des 
Fran<jois eli-ant publiée, tou- 
tes les Nations du bas du Fleu- 
ve Colberc viendroient nous 
danfer le Calumet de paix 
pour entretenir une bonne 
Gorrefpondance , ôc le com- 
merce avec la Nation Fran- 
jçoife. 

Les Miamis vinrent au mê- 
me temps danfer le Calumet 
aiix 1(1 nois , 6c firent une al- 
liance avec eux, conire l'Iro- 
quois^ leur ennemi commun, 
le Sieur de la Salle fit quel- 
ques prefens pour unir plus 
fortement ces deux Nations 
cnfembie. 

Nous voyans trois Miffion- 
naires Recolets avec le peu 
de François que nous avions 
au Fort de Crevecaur , 6c 



i82 Defeription 
n'ayant plus de vin pour célé- 
brer la Mefle , le Père Ga- 
briel qui avoir befoin de fou- 
lagemenc en fon grand âge, 
nous témoigna qu'il refteroïc 
volontiers feul avec nos Fran- 
çois dans le Fort , le Père 
Zenoble qui avoit fouhaité 
d^'avoir la grande Miflîon des 
Iflinois compofé d'environ 
fept à huit nulle Ames, com- 
mençoit à s'ennuyer , ayant 
peine à fe faire à la manière 
importune des Sauvages, avec 
Jefquels il dcmeuroit, nous en 
parlâmes au Sieur de la Salle, 
lequel fît prefent de trois Ha- 
ches , à l'hoite du Père nom- 
mé Oumahouha , c'eft à dire 
Loup, lequel eftoic chef d'une 
famille ou tribu , afin qu'il 
eut foin de nourir le [Père, 
que ce Capitaine appelloit fon 
fils, & qui le logeoit &: le 



de la Loûijtiine. iSj 
confideroic comme Tun defes 
enfans , ce Père qui n'eftoic 
qu'à une demie Jieuë du Fore, 
nous vint témoigner le fujec 
de (es chagrins nous difant qu'il 
n'eftoic point encore accoutu- 
mé aux maximes des Sauva- 
ges , que neantmoins il fça- 
voit déjà une partie de leur 
langue ^ je m'ofFris à prendre 
fà Miflîon, pourveu qu'il vou- 
lut aller à ma Place aux Na- 
tions ultérieures , dont nous 
n'avions point encore de 
connoiffance , que celle que 
les Sauvages nous en avoient 
donnée , qui n'eftoit que fu- 
p:rficielle, c'eft ce qui donna 
à penfer au Père, lequel aima 
mieux relier avec les Iflinois, 
dont il avoir connoiffance , 
que de s'expofer d'aller chez 
des peuples inconnus. 
Le Sieur de la Salle laiffà 



184. Dcjcnption 
au Fort de Crevccœur le Sieur 
de Toncy pour Con"imandanc 
avec des Soldats ôc les Char- 
pentiers qui travalloient à la 
conftruclion de la Barque def- 
tinée pourellayer de defcendre 
jufques àlaMer, parle Fleuve 
Coibert , afin d'eflre par ce 
nioyenàlabry des flèches des 
Sauvages dans ce Baftiment 5 
il luy iaifla de la poudre ôc du 
plomb, un Forgeron^desFufils 
& autres Armes pour fe defFen- 
dre, en cas qu'ils fulFent atta- 
quez par les Iroquois, il luy 
donna ordre de demeurer dans 
fon Fort : Et avant que de re- 
tourner au Fort de Frontenac 
pour aller quérir du renfort, 
des Câbles ôcdes Agretz pour 
la dernière Barque qu'il laiiïa 
faite jufques au Cordon j il 
me pria de vouloir prendre la 
peine d'aller découvrir par 

avance 



deUloûiJtiine. igj 
avance la route qu*il devoir 
tenir jufques à la Rivière Col- 
bert, â fon retour de Canada, 
mais comme j'avois un abfcez à 
la bouche qui fuppuroit con- 
rmuellement bc qui me duroic 
depuis un.an 6c demy , je luy 
t-émoignay ma répugnance , 
& luy dis que j'avois befoin 
de retourner en Canada pour 
me faire penfer , il me répon- 
dit que fi je refufois ce voya- 
ge, qu'il écriroit à mes Supé- 
rieurs que je ferois la caufe 
du peu de fuccés de nos nou- 
velles Mifîîons : Le Révérend 
Père Gabriel de la Ribourde 
qui avoir efté mon Père Maî- 
tre du Noviciat , me pria de 
paflèr outre , difant que fi je . 
mourois de cette infirmité , 
Dieu feroit un tour î^îorifié de 
mes travaux Apo(toîiques:-, il 
eft vray mon fils ( me' dit ce 



i86 T)efcnption 

vénérable vieiiiard, qui avoic 
blanchy plus de quarante ans 
dans Taulterité de la péniten- 
ce ) que vous aurez bien des 
monftresà vaincre, Se des pré- 
cipices à pafler dans cette en* 
treprife qui exige la force des 
plus robuftes , vous ne fçavez 
pas un mot de la langue de 
ces peuples que vous allez ra- 
dier de gaigner à Dieu , mais 
courage, vous remporterez au- 
tant de vidoires que de com- 
bats , confiderant que ce Père 
avoit bien voulu à fon âge 
me venir féconder dans ma/ 
féconde année de noftrenoui{ 
velle Découverte , dans la 
veuë qu'il avoit d'annoncer 
Jésus- Christ aux peu. 
pies inconnus, ôc que ce vieil- 
lard eftoit Tunique enfant mâle* 
& héritier de la mai(on de fon 
père , qui eftoit un Gentil, 



àe l(L Loïïtpdm. J87 
homme de Bourgogne ^ je 
m'oiFns à faire ce voyage pour 
tâcher d'aller faire connoiflàn- 
ce avec les Peuples chez )ef- 
quels j*efperois bien-tolt m*é* 
tablir pour prefcher la Foy , 
le Sieur de la Salle me dit que 
jeluy faifois plaifir , il me don- 
na un Calumet de paix , & ViVi 
Canot avec deux hommes^ 
l*un defquels s'appelloïc lePi. 
card du Gay , qui eft prefen- 
tement à Paris , & Tautre Mi- 
chel Ako , il chargea ce der- 
nier de quelques marchandi-' 
fes deftinées à faire des pre-» 
{qx\s^ qui valloient mil ou douze 
cens livres ^ ôc à moy il me 
donna dix Couteaux ^ douze 
Aliènes, un petit roulleau de 
Tabac ]>our donner aux Sau- 
vages , enviroifï deux livres de 
Raflade n-oire 8c blanche, & 
un petit paquet d*Eguille^, me 

QJJ 



i8? Dûfcriptton 
rërnoignanc qu'il m'en auroit 
donné davantage , s'il avoir 
pu, en efFetil eft affes libéral 
envers fes amis , ayant pris la 
bénédiction du Révérend Père 
Gabriel , & congé du Sieur 
de la Salie, 6c après avoir em- 
brafle tout noftre monde qui 
nous vint conduire jufques à 
noftre embarquement, le Père 
Gabriel finiflant fes adieu par 
CQs paroles virilitcr âge ^ con- 
fortetur cor tuum. 

Nous partîmes du Fort de 
Creve-cœur le 19. Février 
Tan 1680. & furie foirendef- 
cendant la Rivière Seignelay, 
nous, rencontrâmes fur noftre 
route plufieurs bandes d'Kli- 
nois qui revenoient à leur 
Village dans leurs Pirogues 
ou Gondollescharo;ezde Vian, 
des , ils voulurent nous obli- 
ger de retourner avec eux , 



de la Loïïipane. 189 
nos deux Canoteurs furent 
fort ébranlez , mais comme 
ils eftoient obligez de repaffer 
au Fort de Crevecœar, où nos 
François les auroiencarreftez^ 
nous pourfui vîmes le lende* 
main noftre navigation , 2c 
nos deux hommes me decla- 
jerent enfuice le deffein qu'ils 
avoient eu. 

La Rivière Seig:nelav fur la- 
quelle nous navigions eft aufîî 
profonde 6c large que la Seine 
Teft à Paris , ôc en deux oiir 
trois endroits elle s'élargit juf- 
ques à un quart de lieuë. Elle 
eft bordée de Coteaux , dont 
la pente eft couverte de beaux 
& grands arbres, quelques- 
uns de ces Coteaux font é- 
loignez à une demv lieuë Tua 
de Taucre , 6c l'aifTent entre- 
eux un rerrrain marefcageux 
fouvent inondé particulière- 



190 Dcjcription 

menten AuLomne6:au Prims- 
temps, mais qui ne laiiTe pas 
de nourir de foie gros arbres. 
Quand on eft monté fur les 
Coteaux on découvre de bel- 
les prairies â perce de veuë, 
garnies d*efpace en efpace de 
petites forefts de haute fuftaye 
qui femblent avoir efté plan- 
tées exprés. Le courant de la 
Rivière n'eft fenfible , que 
dans le temps des grandes 
pluyes , elle ^ eft capable de 
porter en tout temps environ 
cent lieues de chemin de gran- 
des Barques des fon embou- 
chure jufques au Village des 
Iflinais , d'où fon cours va 
prefque toujours au Sud quart 
Sud'Oueft. 

Le feptiéme de Mars nous 
trouvâmes à environ deux 
lieues de fon embouchure, une 
Nation appellce Tamaroa ou 



de U Lmïjîme. ipx 
Maroa compolée de deux 
cens familles. Ils voulurent 
nous mener à leur Village fci- 
tué à rOiieftdu Fleuve Col- 
bert , à fix ou fept lieues au 
deflbus de Tembouchure delà 
Rivière Seignelay , mais nos 
deux Canoteurs fous efperan- 
ce d'un plus grand gain aimè- 
rent mieux pafler outre , fui- 
vant les avis que je leur don- 
nay pour lors. Ces derniers 
Sauvages voyans que nous 
portions du Fer & des Armes 
à leurs ennemis , &c ne pou- 
vans nous attraper dans leurs 
Pirogues qui font des Canots 
de bois beaucoup plus lourds 
que le noftre d'écorce qui 
alloit beaucoup plus vifte que 
leurs Baftimens • ils depefche- 
rcnt de leur jeunefTe par terre 
après nous , ponr nous percer 
à coups de flèches dans quel- 



i^t Dejcription 
<]ue décroic de la Rivière, 
mais inucilemenc : car ayans 
reconnu quelque temps après 
Je feu que ces guerriers avoienc 
fait auprès de leur embufcade 
nous traversâmes prompre- 
ment la Rivière, nous gagnâ- 
mes Tautre bord , 6c nous 
campâmes dans une Iflet, laif- 
fanc noftre Canot chargé , ^ 
noftre petit Chien pour nous 
éveiller afin de nous rembar- 
quer plus preftement , en cas 
que ces Barbares nous euffenc 
voulu furprendre en paflantla 
Rivière à la naee. 

Nous arrivâmes bien-toft 
après avoir quitté ces Sauva- 
ges à l'embouchure de la Ri- 
vière Seignelay, éloignée de 
cinquante lieues du Fort de 
Crcvecœur , & environ cent 
lieues du grand Village des 
Minois , elle eft fcituée entre 

le 



de U Loûijtane. 195 
le trent-fix 6c trente-fepc de- 
grez de latitude , ôc par con- 
lequent a fix-vingcs ou cenc 
trente lieues du Golfe oufein 
de Mexique. 

A l'Angle que cette Rivière 
forme du cofté du Sud, à fou 
embouchure, on voit un Ro- 
cher plat efcarpé , d'environ 
quarante pieds de hauteur très* 
propre à y baftir un Fort. Du 
cofté du Nord , vis à vis du 
Rocher^ôc du cofté de V O iieft. 
Au delà du Fleuve il y a des 
Campagnes de terre noire , 
dont on ne voit pas le bout, 
routes preftesàeftre cultivées^ 
6c qui feroient tresavanta- 
geufes pour la fubfiftance 
d'une Colonie. Les glaces qui 
derivoient du cofté du Nord 
nous retardèrent jufques au 
douze du mois de Mars en cet 
endroit , d'où nous continuâ- 

R 



1^4 DefcYîption 

mes noftre rouce , traverfans 
ôc fondans de tou^ coftésfi le 
Fleuve eftoic navigable 5 il eft 
vray qu'il y a trois \\ç.i^ au 
milieu prés de Tembouchure 
de la Rivière Seignelay , qui 
^rreftenc le bois &, les arbres 
qui dérivent du Nord & qui 
forment plufieurs battures de 
fable fort larges : neantmoins 
les Chenaux (ont affés pro- 
fonds , il y a affés d'eau 
pour porter des Barques , 
ôc en tout temps les grands 
Bafteaux plats y peuvent 
paflèr. 

Le Fleuve Colbert va au Sud- 
Sud'Oiieft, ôc vient du Nord 
& du Nord'Oueft , il cou- 
le entre- deux chaifnes de mon- 
tagnes , aflés petites dans cet 
endroit , qui ferpentent com- 
me ce Fleuve, & dans quel- 
ques endroits elles font alTés 



de U Loûijtanê. n^f 

éloignées des bords , de forte 
qu'entre les Montagnes 6c le 
Fleuve , il y a de grandes 
prairies , dans lefquelles on 
voit (ouvent des troupes de 
Bœufs fauvages qui pâturent. 
En d'autres endroits ces éiiii. 
nences nous laiflent des ef- 
paces en demy cercle cou- 
vertes d'herbes ou de bois- 
au delà de ces Montagnes on 
découvre de grandes Cam- 
pagnes , mais plus nous nous 
approchions du cofté du Nord 
en montant, les terres ne nous 
paroifToient pas fi fertilles , ny 
les bois fi beaux que dans le 
païs des Iflinois. 

Ce grand Fleuve à prefque 
par tout une petite lieuë, Se 
en quelques endroits deux 
lieues de largeur, il efl divifé 
par quantité d'Iles couvertes 

R ij 



196 Dejcrtption 

d'arbres entrelallèz de tant de 
vignes, qu'on à peine à y paf- 
fer. Il ne reçoit aucune Ri- 
vière confiderable du cofté 
de rOiieft , que celle des 
Gtontenta , & une autre qui 
vienc du Oiieft Nord'Oiieftà 
fépc à huit lieues du Saule 
Saint Antoine de Pade. 

Du cofté du Levant on trou- 
ve d'abord une Rivière peu 
confiderable, êc puis une au- 
tre au delà appellée par les 
Sauvages Onifconfin ou Mif- 
confin y qui vient de l*£ft &: 
del'Eft Nord-Eft^ Après foi. 
xante lieues on la quitte pour 
faire un portage d'une demie 
lieuë, pour aller gagner par une 
autre Rivière 3 qui ferpente à 
fa fource extraordinairement , 
Ja BaïedesPuans, elleeftpref- 
que auffi large que la Rivière 
Seignelay ou des Iflinois , ic 



de la Loiiijfane. 197 

elle fe jette dans le Fleuve 
Colberc à cent lieu es au deflus 
de la Rivière Seignelay. 

A vingt- quatre lieues au 
deffus on trouve la Rivière 
noire appellée par les Na- 
douefîîous ou Iflati, Chaba- 
deba ou Chabaoudeba , elle 
paroift peu confîderâble. 

Trente lieues plus haut on 
trouve le Lac des Pleurs 
( que nous nommâmes ainfi, 
parce que les Sauvages qui 
nous avoient pris voulans 
nous tuer, il y en eut d*en» 
tre-eux qui pleurèrent toute 
la nuit , pour faire confentir 
les autres à noftre mort. Ce 
Lac qui efl formé par le Fleu- 
ve Colbert a fept lieues de 
longueur &: environ quatre de 
largeur , il n'y a point de cou- 
rant au milieu qui nous ait 
paru confiderable , mais feu- 

R iij 



198 Dejcription 
lement à Ton encrée & à fon 
ilTuë. 

A une demie lieuë au deC 
fous du Lac des Pleurs du 
codé du Midy , il y a la Ri- 
viere des Bœufs remplie de 
Torruës, elle eft ainli nom- 
mée par les Sauvages, àcaufe 
de la quantité de Bœufs qu'on 
y rencontre, nous lafuivîmes 
dix ou douze lieues , elle fe 
décharge avec rapidité dans 
le Fleuve Colberc , mais en 
montant elle eft toujours é- 
gale 6c fans Rapides , elle ell 
bordée de Montagnes afles é- 
loignées en quelques endroits 
pour former des prairies , fon 
embouchure a des bois des 
deux coltez , ôc eft auflî lar- 
ge que celle de la Rivière Sei- 
gnelay. 

Quarante lieues au deflTuson 
trouve une Rivière pleine de 



de la Loïïifiane. 1 9 9 
Rapides^ par laquelle en ten- 
dant au Nord Oiieft on peut 
aller au Lac de Condé juf- 
qu*à la Rivière NimifTakouat 
qui tombe dans ce Lac. Cette 
première Rivière eft appelles 
la Rivière du Tombeau, parce 
que les Iffati y laiilerent lô 
corps de Tun de leursguerriers, 
mort de la piqûre d'un Ser- 
pent-fonette, fur lequel je mis 
une couverture félon leur cou- 
tume, cette adion d'humani- 
té me rendit affe confidera. 
ble, par lareconnoiflanceque 
ceux de la Nation du defFunc 
me firent paroiftre en leur 
païs dans un grand feftin qu'ils 
me firent , où il y avoit plus de 
cent Sauvages conviez. 

En continuant de remonter 
encore dix à douze lieues ce 
Fleuve, la navigation y eft in- 
terrompue par un Saut que 

R iiij 



200 Dejcription 
j'ay nommé le Saule Saine 
Antoine de Pade, en recon- 
noiilance des faveurs que Dieu 
me fit par l*interceflîon de ce 
grand Saint que nous avions 
pris pour le Patron 6c Protec- 
teur de toutes nos entreprifes^^ 
Ce Sault à quarante ou^cin-, 
quante pieds de hauteur^ & 
un Ilet de Roche en forme 
de piramides au milieu de fa 
chuté. Les grandes Mon- 
tagnes qui bordent le Fleuve 
Colbert ne durent que juf, 
ques à la Rivière de Onif- 
confin environ fix vingt 
lieues, il commence dans cet 
endroit à couler deTOûeft 6c 
du Nord Oiiefl: , fans que 
nous ayons pu apprendre des 
Sauvages qui Tont remonté 
fort loin , le lieu où ce Fleuve 
prend fa fource 5 ils nous ont 
,dit feulement qu'à vingt â 



de la Louijiéine loi 

trente lienës au deflous , il y a 
un fécond Sault aux pieds du- 
quel il y a quelques Villages 
de gens de prairies appeliez 
Thinthonha qui y demeurent 
pendant un temps de Tannée* 
Huit Jieuës fur la main droi- 
teau deffus du Sault Saint 
Antoine dePade, on trouve 
la Rivière des Illati ou Na- 
douflîon eftroite à fon entrée, 
& qu'on remonte en allant au 
Nord environ foixante & dix 
lieuës jufques au Lac Buade 
ou des IfTati, d'où elle prend 
fa fource, nous avons don- 
né à cette Rivière le nom de 
Saint François. Ce dernier 
Lac fe répand dans de grands 
Marais ou la folleavoine croit- 
ainfi qu'en plufieurs autres 
lieux jufques au bout de la 
Baye des Puans , cette forte 
de graine croit dans les terres 



ioi Dejcription 
marefcagcuies, fans qu'on la 
feme, elle refembleà l'avoine, 
mais elle eft de meilleur goût ôc 
fcs ruyaux beaucoup plus longs 
auflî bien que fa tige. Les Sau- 
vages la recueillent dans la 
faifon , les femmes en lient 
plufieurs tiges enfemble avec 
des écorces de bois blanc , 
pour empefcher que la multi- 
tude de Canards &: de Sar- 
felles qui s'y trouvent ne la 
mangent toute, les Sauvages 
en font leur provifîon pour 
une partie de Tannée, êcpour 
la manger hors le temps de 
leur chafTe. 

Le Lac Buade ou des Iflati 
eft fcitué à environ foixanre- 
dix lieuës â TOueft du Lac 
de Condé ^ il eft impoflîble 
d'aller par terre de l'un à l'au- 
tre , à caufe des terres trem- 
blantes & marefcageufes , on 



de la Loùifiane, 20j 

y peut aller fur les neiges en 
raquettes quoy qu'avec peine^ 
par eau , il y a plufieurs por- 
tages , 6c plus de cent cin- 
quante lieues à caufe des de- 
tours qu'il faut prendre. Du 
Lac de Condé , il faut pour 
naviger plus commodément 
en Canot , paffer par la Ri- 
vière du Tombeau , où nous 
ne trouvâmes que les os du 
corps de ce Sauvage , dont 
j'ay fait mention cy-devant, 
Jes'Ours avoient mangé la 
chair, & avoient arraché les 
perches que les parens du 
mort avoient fichées en terre 
en forme de maufolée : L'un 
de nos Canoteurs y trouva 
un Calumet de guerre qui 
eftoit à collé du fepulchre, 
& un pot de terre renver- 
fé , dans lequel les Sauva^ 
ges avoient laiffé de la viande 



204 Déjcripnon 
grailè de Bœuf fauvage ^ 
pour faciliter, comme ils di- 
fent, laperfoiiiie morte à faire 
le voyage au païs des âmes. 

Aux environs du Lac Buade^ 
il y a quantité d'autres Lacs 
voifins d*oii fortent plufieurs 
Rivières fur les bords defqueU 
les habitent les IfTaci, Na- 
doueflans,Tinthonha qui veut 
dire hommes de Prairie^ Ou- 
debathon gens de Rivière, 
ChongafKethon Nation du 
Chien ou du Loup , car 
Chonga fignifie chez cqs Peu- 
ples un Loup ou un Chien , 
& d'autres Peuples que nous 
comprenons tous fous le nom 
de Nadoneflîou. Ces Barba- 
res font au nombre de huit à 
neuf mil guerriers , fort vaiK 
lans, grands Coureurs & très- 
bons Archers • ce fut une 
partie de ces Nations qui me 



de la, Louifiane, zoj 
prirent avec nos deux Cano- 
teurs en la manière fuivante. 

Nous difions en nous embar- 
quant tous les jours indifpenfa- 
blement les Prières du matin 
& dufoir, 6c \'Anqelusivc^\ài^^ 
à la fin nous ajoutions quel- 
ques Paraphrafes fur le Ré- 
pons de Saint Bonaventure 
Cardinal ^ à Thonneur de Saint 
Antoine de Pade. 

C'ell ainfi que nous deman* 
dions à Dieu de rencontrer 
ces Sauvages le jour, caria 
nuit dés qu'ils découvrent les 
gens, ils les tu ënt comme enne- 
mis, pour avoir- de ceux qu'ils 
maflacrent fecretement quel- 
ques Haches ou quelques cou- 
teaux, qu'ils eftiment plus que 
nous ne faifons Tor & Tar- 
gent i ils tuent mefme ceux 
qui leur font alliez , quand ils 
peuvent cacher leur mort. 



206 Dejcription 
pour fe vanter unjourd*avoir 
tué des hommes , 2c ainfi 
pafler pour Soldat.' 

Nous avions confideré le 
Fleuve Colbert avec beau- 
coup de plaifir , & (ans aucun 
obftacie pour fçavoir s'il eftoic 
navigable haut ôc bas ^ nous 
eftions chargez de fept â huit 
gros Cocqs d'Inde qui multû 
plient d*eux-mefmes dans ces 
païs , nous ne manquions ny 
de Bœufs fauvages, ny de Che- 
vreuils, ny de Caitors, nyde 
PoilTons y ny de viande d'Ours 
que nous tuïons j quand ces 
animaux traverfoient le Fleuve 
à la nage. 

Nos Prières furent exau- 
cées, lors que le onzième Avril 
1680. nous apperceûmes à 
deux heures après midy tout 
à coup trente. trois Canots 
d*écorce ^ conduits par fix 



de U Lomjîdne. 107 

vingt Sauvages qui defcen- 
doient d'une viteffe extraor- 
dinaire , pour aller en guer- 
re aux Miamis , aux Iflinois 
&: Maroha : ces Barbares nous 
invertirent 6c décochèrent 
quelques flèches de loin , mais 
«'approchant de noftre Car- 
not les vieillards nous voyans 
le Calumet de paix à la main, 
empefcherent la jeunefle de 
nous tuer , ces hommes bru. 
taux fautans de leurs Canots, 
les uns à terre , les autres 
dans l'eau avec des cris ôc 
des huées épouvantables , 
nous abordèrent , & par ce 
que nous ne faifions aucune 
refiftance, ôcquenous n'étions 
que trois contre un fi grand 
nombre , l'un d'eux nous arra- 
cha noftre Calumet des mains , 
pendant^que noftre Canot Se 
les leurs eftoi^nî: ^niarre^ au 



2c8 Defcription 

bord , nous leur prefentames 
d abord quelque bouc de Pe- 
tun ou Tabac François meil- 
leur que le leur à fumer , ôc les 
plus anciens d'entre-eux pro- 
férèrent ces mots Miamiha, 
JMiamiha , comme nous n*en- 
tendions pas leur langue, nous 
prîmes un petit ballon , & 
nous leur fîmes connoiftre 
par des marques que nous fai- 
fions fur le fable , que les Mia. 
mis leurs ennemis qu*i!s cher^ 
choient avoient pris la fuite, 
&: traverfcz le fleuve Col- 
bert pour fe joindre aux Ifli- 
nois j quand ils fe virent donc 
découverts , Ôc dans Timpodi- 
bilité de furprendre leurs en. 
nemis, trois ou quatre vieil- 
lards mettans la main fur ma 
teiiC pleurèrent d*un ton lu. 
gubre, & avec un rréchanc 
mouchoir qui me refloit, j'ef- 

fuinv 



de la Louifiane. ^09 
fuîây leurs larmes , ces Bar- 
bares ne voulurent pas fumer 
dans noftre Calumet de paix, 
il nous firent craverfer le 
Fleuve avec de grands cris ' 
qu'ils firent retentir tous en- 
fembles les larmes aux yeux, 
ils nous faifoient nager devant 
eux , & nous entendions des 
hurlemens capables de don- 
ner de la terreur aux plus in- 
trépides , ayant mis a terre 
noltre Canot Ôc noftre équi- 
page 5 dont il nous avoienc 
déjà dérobez quelque partie, 
nous fimes du feu pour faire 
bouillir noftre Chaudière , 
nous leurs donnâmes deux 
gros Cocqs d'Inde fauvages 
que nous avions tuez : ces 
Barbares ayant fait leur aflem- 
blée pour délibérer de ce 
qu'ils feroient de nous , les 
deux premiers Chefs de party 

S 



iio Defcripîion 
s'approchans , nous firent con- 
noiltre par figne, que les guer- 
riers nous vouloient cafler la 
tefte , ce qui m'obligea avec 
l'un de nos hommes, pendant 
que Tautre demeuroit auprès 
de noftre équipage , de join- 
dre leurs Chefs de guerre , ôc 
de jecter au milieu d'eux fix 
Haches , quinze Couteaux , 
6c fix braffes de noftre Tabac 
noir , ôc en baiffant la tefte, 
je leur fis connoiftre avec une 
Hachequ'ils pouvoient nous la 
caflTer s'ils le jugeoient à pro. 
pos j ce prefent appaifa plu- 
fieurs particuliers d'entre-eux, 
qui nous donnèrent à manger 
du Caftor , nous mettans \i^s 
trois premiers morceaux à la 
bouche, félon la coutume du 
pais , &: fouflans la viande qui 
eftoit trop chaude, avant que 
pofer leur plat d'écorce de- 



de U Loûïfiane. % \ \ 
vanC nous , pour nous îaiflTer 
manger à difcretion •, nous 
paiTâmes la nuic avec in- 
quiétude , parce qu'ils nous 
avoienc rendus nodre Caku 
mec de paix le foir avant le 
coucher • nos deux Cano- 
reurs eiloienc néanmoins dans 
le dellein de bien vendre leur 
vie, 6c de Te deffendre en cas 
d*atraque , ils avoient leurs 
armes ôc leurs épées eneftat^ 
pour moy j'eftois d'avis de me 
laiflTer tuer fans aucune refi. 
ftance , puis que je leur alîois 
annoncer un Dieu qui a efté 
accufé fauffemenc, condamné 
injuftement, &: crucifié cruel- 
lement , fans qu'il ait jamais 
témoigné la moindre répu- 
gnance à ceux qui le faifoient 
mourir , nous veillâmes l'un 
après l'autre dans Tincertitu- 
de , afin de n'eftre pas furpris^ 
en dormant. S ij 



lit Defcription 

Le matin douzième Avril 
un de leur Capitaines nommé 
Narrhetoba , ayant le vifage 
& le corps nud , remplis de 
peinture, me demanda noftre 
Calumet de paix , il le rem- 
plit du Tabac de fon païs, fie 
fumer premièrement tous ceux 
de fa bande , & puis tous 
\qs autres qui confpiroienc 
noftre ruine, il nous fit con- 
noiftre qu'il falloit que nous 
allaffions avec eux à leur païs, 
& ils y retournèrent tous a- 
vec nous 3 ainfi leur ayant 
fait rompre leur voyage , je 
n'eftois pas fâché dans cette 
conjedure de continuer nos 
Découvertes avec ces Peu- 
ples. 

Mais la plus grande de mes 
inquiétudes, eftoit quej'avois 
peine à dire mon Office de- 
yant ces Barbares , lefquels 



- de U Loûifiane. iij 
me voyant remuer les lèvres, 
plufieurs d^encr-eux me di- 
foient d'un ton fier Ouackan- 
ché, & comme nous ne fça- 
vions pas un mot de leur 
langue , nous croyons qu'ils 
fe mettoient en colère, Mi- 
chel Ako me dit, eftant tout 
décontenancé ,que fi je con- 
tinuois à dire le Breviere , on 
nous turoit tous trois, le Pi* 
cardmepria à tout le moins 
de prier Dieu en cachette , 
pour ne pas les irriter davan- 
tage , je fiùvy Tavis du der- 
nier, mais plus je me cachois, 
plus j'avois de Sauvages à ma 
fuite: car quand j'entrois dans 
le bois , ils croioyent que j'ai- 
lois cacher fous terre quelques 
marchandifes , ainfi je ne fça- 
vois de quel codé me ranger 
pour prier Dieu, car ils ne me 
quittoient pas de veuë,ce qui 

S iij 



214 Dcfcrïption 
m'obligea de demander par- 
don à nos deux Canoceurs, 
leur difanc que je ne devois 
pas me difpenfer de dire mon 
Office^ que fi ils nous mafla- 
croient pour ce fujec , je fe- 
rojs la caufe innocente de 
leur mort aufli bien que de la 
miene^ par le mot de Ouac- 
kanché , ces Barbares vou- 
loient dire que ce Livre donc 
je faifois ledure , eftoit un 
efpric, mais à leur gefte ils 
ne laifloient pas d'en avoir 
une efpece d*averfion , ôc 
pour les y accoutumer , je 
chantay en Canot les Lita- 
nies de la Vierge à Livre ou- 
vert , ils crurent que le Bré- 
viaire eftoit un efprit quim'a- 
prenoit à chanter pour les 
divertir , car ces Peuples ai- 
ment naturellement à chan- 
ter, 



de U Louifiane, 215 
Les infulces que ces Sauva- 
ges nous fircnc pendant noftre 
route font incroyables , car 
voyans que noftre Canot é- 
toit beaucoup plus grand 8c 
plus chargé que les leurs , 
( car ils n'ont qu'un Carquois 
remply de flèches, un Arc 6c 
une méchante peau pafléequi 
leur fervoità deux de couver- 
ture pendant les nuits, qui é- 
toient encore aflés froides en 
cette faifon en approchant 
toujours du Nord, ) & que 
nous ne pouvions aller plus 
vifte qu'eux, ils y faifoienten. 
trer des guerriers pour nous 
aider à ramer , afin de nous 
obliger à les fuivre ^ ces Sau- 
vages font quelquesfois par 
eau trente &: quarante lieues, 
lors qu'ils font preflez en 
guerre, où qu'ils ont envie 
d'attraper quelques ennemis , 



II 6 Dejctiption 
ceux qui nous avoienc pris, 
eftoienc de divers Villages, 
6c de difFerens rencimens à 
noftre é^ard , nous nous ca- 
bannions tous les foirs auprès 
du jeûne Capitaine qui avoit 
demandé noftre Calumet de 
paix , & nous nous mîmes 
fous fa protedion ^ mais Ten- 
vie fe mit tellement parmy ces 
Barbares , que le Chef du 
party nommé Aquipaguetin 
qui avoit eu un de fes fils tué 
par \qs Miamis , voyant qu'il 
ne pouvoit fe vanger fur cette 
Nation qu'il cherchoit, tour- 
na toute fa rage contre nous, 
il pleuroit prefque toutes les 
nuits entières celuy qu'il avoit 
perdu en guerre , pour obli- 
ger ceux qui eftoient venus 
avecluy de le vanger, de nous 
tuer , Se de fe faifir de tout 
noftre équipage, afin de pou- 

voir 



de Id Loût/tme. uy 

voir pourfuivre (es ennemis , 
mais ceux qui aimoienc les 
marchandifes de l'Europe é- 
toienc bien aifes de nous con- 
ferver, afin d'attirer d'autres 
François chez eux, pour avoir 
du Fer qui leur eft extrême- 
ment pretieux, de dont ils ne 
connurent la grande utilité, 
que lors qu'ils virent que l'un 
de nos Canoteurs François 
tuoit trois 6c quatre Outtar- 
des ou Cocqs d'Indes d'un 
feul coup de fufil , au lieu 
qu'eux n'en pouvoient à peine 
tuer qu'une d'un coup de flè- 
che ^ pour cet. effets nous 
avons conceus depuis, que les 
mots de Manza Ouackange 
fignifient du Fer qui a deTcf- 
prit 5 c'eft ainfi que cqs Na- 
tions appeiloienc un Fufil qui 
brize les os d'un homme _, au 
lieu que leurs Flefche-s ne font 

T 



n.. 



118 Dejcnptîon 

que gliffer au travers de ia 
chair qu'elles percent^ brifans 
rarement les os de ceux qu'ils 
bleirenc, bc dont ils peuvent 
plus facilement guérir lesblef- 
îuresj que celles que font nos 
Fufiîs de l'Europe qui eftro- 
pient fouvent ceux qui en font 
bleflez. 

Nous avions quelque def- 
fein de nous rendre julques à 
remboucheuredu Fleuve Col- 
bert , qui probablement fe 
décharge pîiuoit dans le fein 
de Mexique, que dans la Mer 
verm.cille ^ mais ces Nations 
qui fe {liifirent de nous , ne 
nous donner pas le temps de 
naviger haut ôc bas de ce 
Fleuve. 

" Nous avions fait^ environ 
deux cens lieux par eau , de- 
puis nol^re départ des Ifli- 
noisp Se nous navigâmçs avçc 



de h Loûijtane. 219 
ces Sauvages qui nous prirent 
pendant dix neuf jours, can- 
toft au Nord , cancofl au 
Nord'Oiieft , félon les runs 
de vent que le Fleuve faifoic, 
6c (elon Teftime que nous en 
avons faire 3 depuis ce temps- 
là nous fîmes environ deux 
cens cinquante lieues de che- 
min fur le Fleuve Colberr, 
mefme davantage : car ces 
Sauvages nagent d'une grande 
force en Canot , depuis le 
graffd matin jufques au foir, 
à peine s'arrellerent ils pour 
manger pendant le jour , pour 
nous obli2!;er à Jes faivre^ ils 
donnoient quatre à cinq hoir- 
mes tous les iours pour aue- 



menrer les naees de noftre 



p,_ 



f tit baftiment , qui efioit plus 
lourd que les leurs , quelque- 
fois nous cabannions quan , ., 
pleuvoir , 6c quand il ne \ . 



ito Defcription 
ioïc pas mauvais temps nous 
couchions fur la terre fans 
aucun abry, nous avions tout 
le temps de contempler les 
jftftres, & la Lune quand elle 
nous écîairoit 3 nonobftant 
Jes fatigues du jour, les plus 
jeûnes guerriers de ces Sauva- 
ges , danfoienc le Calumet à 
quatre ou cinq de leurs Chefs 
jufques à minuit , & le Capi- 
taine chez qui ils alloicnt en- 
voycit en cérémonie à ceux 
qui chantoientun guerrie.«.de 
fa famille pour les faire fu- 
mer alternativement dans fon 
Calumet de guerre , qui 
eft diftingué de ceiuy de la 
paix par d^s plumes diffé- 
rentes , la fin de cette eîpece 
de fabat , fe terminoit tous les 
jours par les deux plus jeûnes 
de ceux [qui avoient eti d^s 
pareps tuez à la guerre , i\% 



de IcL LoûiJtMC. lii 
prenoienc plufieurs flèches 
qu'ils prefencoient par la poin- 
te toutes croifées aux Chefs 
en pleurans amèrement , ils 
les leur donnoient à baifer, 
nonobftant la force de leur 
cris , les fatigues du jour , 6c 
\qs veilles de la nuit , les VieL 
lards s'éveillant prefque tous 
à !a pointe du jour ^ crainte 
de furprife de leurs ennemis j 
des que Taurore paroiflToit, 
Tun deux faifoit le cris , bc en 
unftiftant tous les Guerriers 
entroient dans leurs Canots 
d'écorce ,-les uns paflant au 
tour des Ifles du Fleuve pour 
tuer quelques beftes, pendant 
que les plus allertes alioient 
par terre pour découvrir où 
parroiftroit la fumée du feu 
de leurs ennemis 3 ils avoient 
couftume de fe pofter tou- 
jours fur la pointe d'une Ifli^ 

Tiij 



pour Jeur fèureté , car leurs 
ennemis n*onc que des Piro- 
gues ou Canots de bois , où 
ils ne fçauroient voguer avec 
tant de vitefle que ceux-cy, 
à caufe de la pefanteur de 
leur Baftiment , n'y ayant que 
les Nations du Nord qui ayent 
du boiiilleau pour faire des 
Canots d'écorce. Les Peuples 
du Sud qui n'ont point d'ar- 
bre de cette efpece , (ont pri- 
vez de cette rrande commo- 
dite , ce qui fait que l'écorce 
de boiiilleau donne une faci- 
lité admirable aux Sauvages 
du Nord pour aller de Lac 
en Lac , 6c par toutes les Ri- 
vières attaquer leurs ennemis, 
& dés qu'ils fe voient décou- 
vers qu'ils ont le temps de 
rentrer dans leurs Canots, ils 
font en alTeurance : car ceux 
qui les pourfuivent par terre ou 



de la Louijtane. zi ^ 
dans desPirogues^ne fçauroienc 
\ts attaquer , ny les pourfui- 
vre avec alTé de diligence. 

Pendant Tun des dix-neuf- 
viéme jours de noftre navi- 
gation tres-penible, le Chef 
de parry nommé Aquipague- 
tin j s'avifa de faire halte fur 
le midy dans une grande prai- 
rie , ayant tué un Ours fort 
gras , il en fît feftin aux princi- 
paux, êc après le repas tous les 
Guerriers marquez au vifage, 
& fur tout le corps de diver- 
fes peintures ^ un chacun é- 
tant difiingué par la figure 
d'animaux difFerens , félon fon 
génie ôc fbn inclination par- 
ticulière , les uns ayant les 
cheveux cours 6c remplis 
d'huile d'Ours, avec des plu- 
mes blanches 6c rouges , les 
autres parfemoient leurs teftes 
du duvet des oyfeaux qui s*at^ 

T iiij 



214 Dejcription 

tachoit à lliuiie , danfoient 
tous les poings fur les collez, 
& frapoienc de la plante des 
pieds contre terre ^ d'une for- 
ce fi grande que leurs veftiges 
y parroiffbient ^ pendant que 
Tun des fils du maidre de la 
cérémonie donnoit à fumer à 
tous en particulier dans le 
Calumet de guerre, il p!eu- 
roit ameremenci Le Père d'une 
voix lamentable, êc entre-cou- 
pée de foûpirs &: de fanglocs, 
& tout le corps arroufé de 
larmes, tantoft s'adreiToit aux 
Guerriers , tantoft venoit à 
moy me mettant les mains fur 
la tefte, & en faifant de mê- 
me à nos deux François , 
quelquesfois il jettoit les yeux 
au Ciel , proferoit fouvent ce 
mot de Louis qui veut dire 
le Soleil, en fe plaignant à ce 
grand Aftre de la mort de 



de la Loicîjtane. iij 
fon filsi autant que nous pou- 
vions conjedurer nous cro- 
yons que cette cérémonie ne 
tendoit qu'à noftre perte : en 
efFec , la fuite du temps nous 
a fait connoirtre que ce Bar- 
bare en avoit voulu fouvenc 
à noftre vie, mais voyant Top- 
pofition qu'il y avoit du cofté 
des autres Chefs qui l'en ont 
empêché • il nous fît rembar- 
quer, 6c il fe fervoit d'autres 
Biays pour avoir les mar- 
chandifes de nos Canoteurs 
petit à petit, n*ofant \qs pren- 
dre hautement , comme il le 
pouvoit , crainte d'eftre blâmé 
par ceux de fa nation de lâ- 
cheté , que les plus braves 
ont en horreur. 

Ce rufé Sauvage avoit les 
os de quelque confiderable 
parent defFund , qu'il confer- 
voit avec un grand (oing dans 



zi6 Dejcrîption 

àQs peaux paliees & parées 
de plulîeurs rangs de Porc- 
épi rouge êc noire j il affem- 
bloit de temps en temps fou 
monde pour luy donner à fa- 
mer^ & il nous fit venir plu- 
fîeu'r5 journées Tun après Pau- 
tre pour nous obliger de cou- 
vrir de quelques marcliandifes 
les os du deflFand , & de luy 
effliyer par un prefent \qs lar- 
mes qu'il a voit répandu pour 
luy 6c pour fon fils tué par 
les Miamis • pour appail'ercet 
hom.me captieux , nousjettâ- 
mes fur les oiTemens du mort 
plufieurs brafles de Tabac 
François , des Haches , des 
Coufteaux, 6c de la Raflade, 
bc quelques Braflelets de 
Pourcelaine noire 6c blan- 
che 3 voila comme ce Bar- 
bare nous épuifoit par des 
motifs qu'on ne pouvoit pas 



de la Loïïîjtme. 117 
luy reprocher , faifant con- 
noiftre que ce qu'il nous de- 
niandoit, n'eftoit que pour le 
more & pour donner aux 
Guerriers |^en effet il leur 
deftribuoit tout ce que nous 
luy donnions ) & par ces fein- 
tes il nous faifoic concevoir 
que luy eftant Capitaine , il 
ne prenoit rien pour luy, que 
ce que nous luy donnions de 
bon gré , nous couchâ^i^s à 
la pomte du Lac des Pleurs , 
que nous avons ainfi nommé, 
à caufe des larmes & des 
pleurs que ce Chef y verfa 
toute la nuit ^ ou quand il é- 
toit lafTé de gémir, il faifoic 
pleurer un de fes fils , pour 
émouvoir les Guerriers à com- 
pailîon , & pour les obliger 
de nous tuer , 2c de pourfui- 
vre leur ennemis afin de van- 
ger la mort de fon fils,. 



2i8 T)efcription 

Ces Sauvages envoyoiedc 
qnelquesfois leurs meilleurs 
Coureurs par terre qui chaf- 
foienc des bandes de Bœufs 
fauvages fur le bord de l'eau, 
ces animaux traverfanc le Fleu- 
ve y ils en tuoienc quelques* 
fois jufques à quarante ou cin- 
quante pour en retirer feule- 
ment la langue êc: les mor- 
ceaux les plus délicats laifTanc 
le relte dont ils ne vouloienc 
pas fe charger , afin de faire 
plus grande diligence. Il efl 
vray que nous mangions quel, 
quesfois de bons morceaux, 
mais fans pain , fans vin , fans 
fel, & (ans aucune épiceries, ny 
aflaifonnement, pendant trois 
années de noflre voyage nous 
avons fubfifté de mefme , 
ayant abondance en de cer- 
tain temps , & en d^autres 
eftant réduits à ne pas mander 



de la Loùipane. 129 
pendant vingc-quacre heures 
hi (ouvent davantage , parce 
que dans ces petits Canots 
d'écorce on ne fçauroit (e 
charger beaucoup , & quel- 
que précaution qu*on y pui0e 
apporter, la plufpartdu temps 
l'on fe voit dénuez de toutes 
ici chofes necefTaires à la vie ^ 
fi un Religieux de l'Europe 
elFuyoit autant de fatigues êc 
de travaux 3 6c faifoit At^ ab- 
ftinences femblables à celles 
que nous edions fouvent obli- 
gez de faire dans l'Amérique, 
l'on ne demanderoit point 
d'autre preuve de fa Canoni- 
zation j U eft vray que nous 
ne méritions pas toujours 
dans de femblables conjonctu- 
res , ôc que fi nous foufFrions, 
\ c'eft que nous ne pouvions 
nous en difpenfer. 
. Pepcjanc la nuit, il y avoit 



Z50 Defcription ^^ 

des Viellards qui venoient 
pleurer à chaudes larmes , 
nous frottant fouvent les bras^ 
& tout le corps avec leurs 
mains qu'ils nous mettoienc 
fur la telte : mais outre que 
ces pleurs m'empefchoient de 
dormir ^ je ne fçavois fou- 
venr que pcnfer^ ou fi ces Bar- 
bares gemiflbient à caufeque 
quelques-uns de leurs gue- 
riers nous vGuloient tuer, où 
s*ils pleuroient par pure com- 
paiîion qu'ils avoient du mau- 
vais traitement que Ton nous 
faifoit. 

Dans une autre rencontre 
Aquipaguerin rentra dans Çqs 
fâcheufes humeurs , il avoic 
te Icment ménagé la plus 
grand part des guerriers, qu'un 
jour ne pouvant plus nous 
camper auprès de Narhetoba 
qui nous protcgcoit, nous fu- 



de la Loïïïjîane, 231 
mes obligez de nous porter 
tour au bout du campement, 
CQs Barbares nous faifant par. 
roiftre qu'abfolumentce Chef 
nous vouloit cafler la telle , 
nous tirâmes encore pour 
cet efFet d'une caiffe vinsiC 
Coafteaux ôc du Tabac que 
nous jetrames, tout en colère, 
au milieu des mécontens ^ ce 
malheureux regardant tous 
fes Soldats les uns après les 
autres , hefitoit en leur de» 
mandant avis , s'il devoit re- 
fufer ou prendre noftre pre- 
fent^&commenous baillions la 
telle luv mettant en mains une 
hache pour nous tuer, le jeune 
Capitaine qui elloit , ou fei- 
gnoit d'cllre nollre protecteur, 
nous prit par les bras, 6c tout 
en furie nous mena à fa Ca- 
banne ^ l'un de fes frères pre^ 
nant dvS flèches , il les calla 



l^ 



132' Defcnption 
toutes en iioltre prefence , 
nous faifant parroiftre par 
cette adion qu'il empeche- 
roit qu'on ne nous tua. 

Le lendemain , ils nous laif- 
ferent feuls dans noflre Ca- 
not , fans y mettre des Sau- 
vages pour nous aider, com- 
me ils avoient de coutume, 
ils demeurèrent tous derrier 
nous j après quatre ou cinq 
Jieuës de navigation, un autre 
Capitaine vint à nous, il nous 
fit débarquer , ôc arrachant 
trois petits monceaux dlier- 
bes , pour nous faire afleoir 
deflus , il prit un bout de bois 
de cèdre remply de plufieurs 
perits creux ronds, dans Tun 
defquels il pofoit une baguette 
qu'il frottoit entre les deux 
paumes des mains , faifant du 
feu de la forte pour allumer 
le Tabac de fon grand Calu^ 

met , 



de U Loïïifiane, 1 55 
met . & après qu'il euft pleu- 
ré quelque temps , 6c qu'il 
nous euft mis les mains fur la 
te{te , il me donna à fumer 
dans un Calumet de paix, 6c il 
nous montra que nous ferions 
dans fix journées en fon pars. 
Eftant arrivez le dix- neuf- 
viéme jour de navigation d 
cinq lieues en deçà du Saule 
de Saint Antoine de Pade, 
ces Barbares nous firent met- 
tre à terre dans une Anfe, 6c 
ils s'aflemblerent pour déli- 
bérer de nous, ils nous diftri- 
buerent feparement , 6c nous 
donnèrent à trois Chefs de 
familles , à la place de trois 
de leurs enfans qui avoient 
cftë tuez en guerre, ils fe fai- 
firent d*abord de tout noftre 
équipage , briferent noftre 
Canot en pièces, crainte que 
nous ne retournaffions chez 

V 



^34 Dejcription 
leurs ennemis , ils cachèrent 
tous les leurs dans des Aulna- 
ges, pour s'en fervir en allant 
a la chafTe 3 & quoy que nous 
puffions nous rendre commo- 
dément dans leurs païs par 
eau , ils nous firent faire foi- 
xanre lieues par terre , nous 
obligeant de marcher depuis 
la pointe du jour jufqu'à deux 
heures de nuit, de pafTer plu- 
fîeurs Rivières à la nage, pen- 
dant que ces Sauvages, qui 
fonç louvent d'une hauteur 
extraordinaire, portoient nô- 
tre habit fur la telle , & nos 
deux Canoteurs plus petits 
quemoy furies épaules^ parce 
qu'ils ne pouvoient nager 
comme moy , ^ fortanfde 
l'eau , qui efloit fouvent rem- 
plie de glaces fines, à peine 
pouvois-je me foûtenir , nous 
avions les jambes toutes fan- 



de la Louijïme. 135 
glantes d^s glaces que nous 
rompions à mefure que nous 
avancions, dans les Lacs que 
nous paffions à gay , & com- 
me nous ne mangions cju'une 
fois en vingt-quatre heures; 
quelques morceaux de viande 
que ces Barbares nous don- 
noiint à regret, j'eftois fi foi- 
ble , que je me fuis fouvenc 
couché en chemin dans le 
deiTein de me laiflTer mourir 
ainfi , plûtoft que de fuivr(^ 
ces Sauvages qui marchoienc, 
& continuoient leur route 
d'une vitefle, qui furpaiïe les 
forces des Europeans , & pour 
nous obliger de gagner païs , 
ils mertoient fouvent le feu 
dans les herbes des prairies où 
nous paffions , fi bien qu'il 
faloit avancer ou brufler , j'a- 
vois pour lors un chapeau que 
je refervois pour me garantir 



Z36 Defcnption 

des ardeurs du Soleil en Efté, 
lequel je laiffay tomber fou- 
vent dans les flammes que 
nous eftions obligez d'afFran- 
chir. 

Comme nous approchions 
de leur Village, ils partagè- 
rent entr*eux toutes les mar- 
chandifes de nos cteux 
Canoteurs • peu s'en fallut 
qu'ils ne s'entrecuaflent pour 
le rouleau de noftre Tabac 
François qui eft tres-pretieux 
à-ces peuples , ôc plus confi- 
derable que Tor parmy les 
Europeans , les plus humains 
monflroient bien par fignes 
qu^ils donneraient beaucoup 
deCaftors pour ce quMs pre- 
noient ; 5c la raifon de qqiiq 
violence, eft que cette bande 
eitoit compofée de deux peu- 
ples diffcrens , dont les plus 
éloignez craignans que les au- 



de la Loûijîane. ^yj 
rres ne rctinffenc toutes les 
marchandiies dans les pre- 
miers Villages où ils dévoient 
pafîer, voulurent par avance 
en prendre leur part : en effet 
quelque temps après ils offri- 
rent des peltenes pour une 
partie du payement, mais nos 
Cahoteurs ne voulurent pas 
les recevoir , jufqu'à ce qu'on 
leur donna la valeur de tout 
ce qu'ils avoient pris, & dans 
la fuite du temps , je ne dou- 
te pas qu'ils ne donnent une 
entière fatisfadion aux Fran- 
çois qu'ils tâcheront d'attirer 
chez eux pour entretenir le 
commerce. 

Ces Barbares prirent auflî 
nodre Chafube de brocar , 
& tous lesornemens de noftre 
Chapelle portative , excepté 
le Calice qu'ils n'oferent tou- 
cher , parce que voyant cet 



Z38 Defcription 

argent doré qui reluifoit , ils 
fermoicnt les yeux . difantque 
c'eftoit un efprit qui les feroic 
mourir , ils briferenc encore 
une cadette qui fermoit à 
clef, après m'avoir fait con- 
noillre que fi je n'en rompois 
Ja ferrure , ils le feroient eux- 
mefmes avec des roches poin- 
tues , le fujet de cette violen- 
ce venoit de ce qu'ils ne pour- 
voient ouvrir cette caffette 
pour vifîter dans la route de 
temps en temps , ce qui eftoic 
dedans n'ayant aucune con- 
noiflànce de clefs ny de ferru- 
re 5 d'ailleurs ils nevouloient 
pas fe charger de la caflette, 
mais feulement des hardes 
qui eftoient dedans , & qu'ils 
croyoient en plus grand nom- 
bre 5 mais ils ny trouvèrent 
que des livres &: des papiers. 
Après cinq journées de mar- 



deULoûiJtane, 2.39 
che par terre , ayanc foufFerc 
la faim, la foif &: les outrages, 
& marchant les journées en- 
tières fans nous repofer , 6c 
pafTé les Lacs 6c les Rivières 
à gay, nous apperceûmes une 
quantité de femmes 6c d*en- 
fans qui ven oient au devant 
de noftre petite armée, tous 
les Anciens de cette Nation 
s'afTemblerent à noftre fujet , 
6c comme nous voyons des 
Cabannes, aux piliers def- 
quelles il y avoit des torches 
de paille où ces Barbares ont 
couftume d'attacher , !<, de 
brufler ceux qu'ils mènent 
chez eux Efclaves , ^ voyant 
qu'ils faifoient chanter le Pi- 
card du gay qui tenoit 6c fe- 
coiioit une gourde remplie de 
petits cailloux ronds , 6c vo- 
yant ^ç:s cheveux 6c fon vifage 
remplis de peintures diiFeren- 



i4<^ 'E>efcYÏptton 
tes , 6c que ces Barbares â- 
voienc accaché à fa telle une 
tôufFe de plumes blanches , 
nous crûmes avec raifon qu'ils 
voulaient nous faire mourir , 
à caufe qu'ils firent plufieurs 
cérémonies qu'ils ont couftu- 
rae de pratiquer , quand ils 
veulent brufler leurs ennemis. 
Le mal d'ailleur eftoltquepas 
un de nous trois ne pouvoir 
fe faire entendre de ces Sau- 
vages , néanmoins après plu- 
fieurs vœux que tous Chré- 
tiens doivent faire en de fem- 
blables conjectures : L'un des 
principaux Capitaines des 
lilati nous donna à fumer dans 
fon Calumet de paix , & ri 
receut celuy que nc^us avions 
apporté , il nous fit manger 
de la folle avoine qu'il nous 
prefenta dans de grands ptacs 
d'écorce , que les femmes Sau- 



vages 



de la Louijtme. 141 
vâges avoient aflàifonnéeavec 
des Bluez qui font des gren- 
nes noires qu'elles font lécher 
au Soleil pendant TElté , & 
auffi bonnes que des Raifins 
de Corinthe ^ à l'ifluë de ce 
fedin qui eltoic le meilleur 
que nous euffions faits depuis 
lept ou huit jours ^ les Chefs 
de familles qui nous avoient 
adopté à la place de leurs en- 
fans tuez en guerre , nous 
conduifîrent feparement cha- 
cun dans leur Village , mar- 
ciians à travers des Marais, 
dans Teau juiqu'à mi jambes 
une lieue de chemin^ au bout 
duquel les cinq femmes de 
celuy qui m'appelloit Mit- 
chinchi , c*cft à dire fon fils, 
nous receurent dans trois Ca- 
nots d'écorce 5 & elles nous 
^. menèrent à une petite lieuë de 
rembarquement^ dans un Ifle 

X 



tj^t De/cription 

où eftoicnc leurs Cabannes. 

A noftre arrivée qui fut vers 
les Fefles de Pafque de Tan 
léSo. l'un de ces Barbares 
qui nie paroifloit d*un âge dé- 
crépit , nous prefenca à fumer 
dans un grand Calumet , & 
pleurant amèrement , il me 
frottoit la telle de les bras , 
me témoignant de la compaf. ', 
iîon de me voir fi fatigué que 
deux hommes eftoient fou- 
vent obligez à me prefter les 
mains pour aider à me lever 
de bout 3 il y avoit une^ peau 
d'Ours auprès du feu , fur la- 
quelle il m'oignit les cuiffes, 
les jambes 6c la plante des 
pieds avec dej*huile de Chats 
fauvages. 

Le fils d'Aquipaguetin qui 
m*appelloit fon frère, portoit 
en parade noftre Chafube de^ 
brocart fur fon dos tout nud. 



de la Loûifime. z 43 
dans laquelle il avoit enve- 
loppé les os d'un more, pour 
lequel ces Peuples avoienc 
grande vénération , la ceintu- 
re du Preftre compofce de 
laine rouge & blanche , avec 
deux houppes au bout luyfer. 
voit de bretelles , portant en 
triomphe, ce qu'il appelloic 
Père Louis Chinnen , qui fîg- 
nifîe, comme je Tay appris de- 
puis , la Robe de celuy qui fe 
nommoit le Soleil, & après 
que ces Sauvages eurent fait 
fervir cette Chafube d*orne- 
ment à couvrir les os de leurs 
morts, dans leurs plus grandes 
cérémonies , ils en firent pre- 
fent à des Penples de leurs 
Alliez, fcicuez à TOiieft à en- 
viron cinq cens lieues de leur 
Païs , qui eftoient venus chez 
eux en Ambailade , & qui a- 
voient danfé le Calumet. 

^ Xij j 



t44 Dejcrtpîiqn 

Le lendemain de noftre ar^ 
rivée, Aquipaguetinquieftoic 
chef d'une grande flmiille^me 
couvric d'une Robe garnie de 
Pprc-jépi , £c faite de dix gran- 
des peaux de Caftor qui é- 
toienc pafl,ées • ce Barbare me 
montra cinq à fix de {qs fem- 
mes, leur difant ^ à ce quej'ay 
appris cnfuite , qu'elles dé- 
voient me reconnoiftre pour 
un de leur fils , il pofa devant 
nioy un plat d'écorce remply 
de poiflbns, donnant ordre à 
tous ceux de raflemblée qu'un 
chacun deux m'appellât du 
nom que je devois tenir dans 
le rang de noftre nouvelle 
parentée , 6c voyant que je 
ne pouyois me le^erde terre, 
cjue par le moyen de deux 
perfonnes, il fit faire une étu- 
ve dans laquelle il me fit en- 
trer tout nud ^ avec quat;'ei 



de U Loïïtjidne. 214; 
Sauvages qui lièrent tous Tex- 
tremicé de leur verge, avec 
àQs écorees de bois blanc a- 
vanc que de commencer à 
fuer, il fie couvrir cette étuve 
avec des peaux de Bœufs 
fauvages , ôc fit pofer des 
roches toutes rou g:es au mi- 
Jieu , il me fit figne de faire 
de mefme que les autres , mais 
je me contentay de cacher 
Ja nudité avec un mouchoir, 
& d'abord que ces Barbares 
eurent refpirée leur halaina 
plufieurs fois avecaffé de vio- 
lence, il commença à chanter 
d'une voix tonnante , les au- 
très le fécondèrent , me met- 
tant tous les mains fur le corps, 
en me frot*tant , ôc pleurant 
amèrement, je commençois à 
tomber en .défaillance , mais 
je forty de Tétuve , & à peine 
pu je prendre mon habit pour 

X iij 



146 Defcription 

me couvrir i comme il m'euc 

ainfi fait fuer trois fois la fe. 

maine Je me fenty auflî fort 

qu'auparavant. 

Parmy ces Barbares, je paf- 
fois fouvent de méchantes 
heures : car outre qu'ils ne 
me donnoient à manger que 
cinq à fîx fois la femaine un 
peu de folle avoine 3 6c des 
œufs de poiflbns boucanez, 
qu'ails faifoient cuire avec de 
Teau dans des pots de terre , 
Aquipaguetin me menoit en- 
core dans une Ifle voifinne, 
avec (qs enfans 8w des femmes 
pour labourer la terre , afin 
d'y femer des grennes de Ta- 
bac êc d'autres légumes que 
j'yavois portée dont ce Bar- 
bare faifoic grand état . Quel- 
quesfois il aflembloit les An- 
ciens du Village , en prefence 
defquels il me demandoit une 



de la Loûîjîane. 247 
Boufolle, que j'avois toujours 
dans la manche , voyant que 
je faifois tourner l'aymant avec 
une clef, & croyant avec rai- 
fon que nous autres Euro- 
peans nous allions par toutes 
les terres habitables , guidez 
de cette inftrument , ce Ca- 
pitaine qui eftoit fort élo- 
quent perfuadoit à tout fon 
monde, que nous ellions des 
efprits, & que nous eftions 
capables de faire toute cho^ 
fe au delà de leur portée ^ à 
la fin de fon difcour qui eftoit 
fort animé, tous les vieillards 
pleuroient fur ma tcfte , ad- 
mirant en moy ce qu'ils n« 
pouvoient comprendre ^ j*a- 
vois une marmite de fer à 
trois pieds de Lion que ces 
Barbares n'oferent jamais tou-. 
cher de la main , qu'elle ne fut 
enveloppée de quelque Robe 

X iiij 



2,48 Dejcription 
les femmes la firent pendre à 
une branche d'arbre, n'ofanc 
pas entrer dans la Cabanne 
ou cette marmite eftoitjefiis 
quelques temps fans me pou- 
voir faire entendre de ces- 
Peuples, mais me Tentant irri- 
té par la faim , je commençay 
à faire un Didionaire de leur 
langue par le moyen de leurs 
enfans , avec lefquels je fami- 
liarifois pour apprendre. 

D'abord que je pu attraper 
ce mot de Taketchiabihen , 
qui fignifie en cette langue 
comment appelle tu cela ? Je 
fus dans peu de temps en état 
de raifonner des chofes fami- 
lières avec eux • il eft vray 
qu'au commencement pour 
demander le mot de courir 
dans leur langue, j^eftois obli- 
gé de redoubler mes pas d'un 
bout de leur grande Cabanne 



de la Loutjtune, 149 
A l'autre : Les Chefs de ces 
Barbares voyans rinclination 
que j'avois d'apprendre, me 
faifoient fouvenc écrire , me 
nommant toutes les parties 
du corps humain , êc comme, 
je ne voulois point mettre fur 
le papier certains mots hon- 
teux, dont ces Peuples ne font 
point de fcrupule ^ ils fe di- 
vertifloient agréablement en- 
tr'eux , ils m'interogeoient 
fouvent 5 mais comme j'eftois 
obligé de regarder mon pa- 
pier pour leur répondre , ils 
difoient entr'eux, quand nous 
inrerro2;cons le Père Loîiis 
( c'cft ainfi qu'ils m'avoient 
entendu appeller par nos deux 
François ) il ne nous répond 
pas , m.ais d'abord qu'il a re- 
gardé ce qui eft blanc, ( car 
ils n'ont point de mot pour 
nommer le papier) il nous ré- 



150 Defcrtption 
pond, & il nous fait entendre 
îes penfées ^ il faut, difoienc- 
ils , que cette chofe blanche 
foit un efprit qui fait connoî- 
tre au Père Louis tout ce que 
nous luy difons , ils tîroienc 
une confequence delà , que 
nos deux autres François n*a- 
voient point tant d'efprir que 
moy,parce qu'ils ne pou voient 
travailler comme moy ^ fur 
ce qui eftoit blanc , pour ce 
fujet les Sauvages croyoienc 
que je pouvois tout , quand 
il tomboit de la pluye en 
grande abondance qui les in- 
commodoit où empefchoic 
d'aller à la chalFe , ils me di- 
foient de la faire cefler, mais 
alors j'en fçavois alïez pour 
leur répondre en montrant au 
doigt les nuées, que celuy qui 
eftoit le grand Capitaine du 
Ciel eftoit le maiftre de toute 



deldLouîfime. 25I 
chofe, 6c que ce qu'ils me di- 
foient de faire ne dépendoic 
pas de moy. 

Ces Sauvages me deman- 
doient fouvenc combien j'a- 
vois d'enfans & de femmes , 
& combien j*avois d'années, 
que ces Peuples comptent par 
les Hyvers , ces hommes qui 
n'ont jamais efté éclairez des 
lumières de la Foy , eftoienc 
furpris de la réponfe que je 
leur faifois : car en leur mon- 
trant nos deux François 
que jettois allé pour lors vifi- 
ter à trois lieues de noftre Vil- 
lage , je leur fit entendre qu'un 
homme ne pouvoit parmi 
nous avoir qu'une feule fem- 
me jufqu'à la mort, que pour 
moy j'avois promis au Maiftre 
de la vie de vivre ainfi qu'il 
me voyoient , & de venir de- 
meurer avec eux pour leur 



iyi Dejcnptton 
faire connoiltre qu'il vouloit 
qu'ils fuflTenc comme les Fran- 
çois, que ce grand Maiftre à^ 
k vie avoit faic tomber le feu 
du Ciel , & détruit une natioit 
qui eftoit adonnée à des crimes 
énormes , femblables à ceux 
qu'ils commettent parmy eux^ 
mais ce peuple groffier quijuf- 
ques à prefent a été fans foy 6c 
fans loy, tournoit tout ce que 
jedifoisen railleries, comment 
veut-tu, me dirent-ils, que ces 
deux hommes qui font avec 
toy ayentdes femmes, les nô- 
tres ne fcauroient demeurer 
avec eux, car ils ont du poil 
par tout le vifage , &: nous 
autres nous n'en avons ny là 
iiy autre part : en cfFetilsn'é-» 
toient jamais plus contens de 
moy , que quand je m'eftoi^ 
razé, & par une complaifan- 
ce qui n'eftoit pas criminelle, 



de U Louijîme. zjj 
j^ me razois coûtes les femai- 
nes. Tous ceux de noftre nou- 
velle parenrée , voyans que je 
youlois les quitter firent un 
amas de Robes de Caftor qui 
yalloit plus de fix cent li- 
vres parmi les François^ ils me 
donnèrent ces Pelteries pour 
m'obliger à refter parmi eux, 
pour me faire connoiftre aux 
Nations étrangères qui ve- 
noient les vifiter , 6c en refti- 
tution de ce qu*ils m'avoient 
volé, mais je refufay ces pre- 
fens , leur difantqueje n*eftois 
point allé chez eux pour a- 
maffer du Caftor, mais feule- 
ment pour leur faire connoî- 
rre les volontez du grand 
Maiftre de la vi^, &: pour vi- 
vre avec eux miferablement , 
après avoir quitté un Païs 
tres-abondant j ileftvray,me 
dirent-ils , que nous n'avon? 



154 Dejcription 

point de chaiTedans ces lieux, 
^ que tu foufFre, mais atranc 
TEfté , nous irons tuer du 
Bœuf fauvage dans le païs 
chaud 5 j'aurois efté content 
s'ils m'avoient donné à man- 
ger comme à leurs enfans , 
mais ils mangeoient en ca- 
chette pendant la nuit , & à 
mon inceuë , quoy que Jes 
femmes ayent par tout plus 
de tandreile, 5c plus de com. 
paffion que les hommes , le 
peu qu'elles avoient de poifTon 
elles le donnoient à leurs en- 
fans j elles me confideroient 
comme un efclave que leurs 
Guerriers avoient fait dans le 
Païs de leur ennemis , ôc elles 
preferoient avec raifon la vie 
de leurs enfans à la mienne. 

Il y avoir des Viellards qui 
venoietfouvent pleure fur ma 
tête d'une voix foûpirante^l'un 



de la Loiiifime. lyj 

difant, mon pecic fils, Tautre 
mon neuveu , j'ay compaffion 
de re voir fans manger, 6c 
d'apprendre qu'on t*a fl mal 
traité dans ton voyage, ce 
font de jeûnes guerriers qui 
n'ont point d'efprit, quit'^onc 
voulu tuer , & qui ont pillez 
tout ce que tu avois , fi ru 
voulois des Robes de Bœufs, 
bc de Caftor nous effuierions 
tes larmes , mais tu ne veuç 
rien de tout ce que nous t'a- 
vons prefentez. 

Le nommé Ouaficoudé , 
c'eft à dire le Pin-percé le 
plus confiderable de tous les 
Capitaines des Iflati , eftant 
fort indigné contre ceux qui 
nous avoient ainfi mal traitez, 
dit en plein Confeil que ceux 
qui avoient voilé tout ce que 
nous avions , eftoient fembla- 
bles à des chiens affamez qui 



^5^ Defiription 

attrapent furtivement un mor* 
ccau de viande dans un plat 
ri'écorce, 6c puis prennent la 
fuite, &qu'ainfi ceux qui en 
avoient ufé de la forte à nô- 
tre égard meritoient qu'on les 
regarda comme des chiens , 
puis qu'ils aftrontoient ceux 
qui leur apportoient du Fer &; 
des Marchandifes qui n*a- 
voient jamais eftc à leur ufa-. 
ge j qu'il trouveroit bien le 

. moyen de fe venger de celuy 
qui nous avoir ainfi infulté, 
c'ell ce que ce brave Chef fie 
paroiftre à toute fa nation , 
comme nous voirons cy après. 
Comme j'allois fouvcnc vi- 
fîter les Cabannes de ces der- 
nières Nations, je trouvay un 
enfant malade , dont le père 

• fe nommoit Mamenifi , ayant 
une certitude moralle de fa 
piort 5 jç priay nos deux Fran- 
çois 



de la Loûifia.ne. 257 
çois de m'en dire leur fenci- 
rhens , leur faifant connoiflre 
que je croyois eftre obligé de 
l'aller bapcifer 3 Michel Ako 
ne voulut pas m'aceompagner, 
il n*y eut que le Picard du 
Gay qui me fuivit pour fervir 
de Parain ou pltirofl de té- 
moin â ce Baptefnie, jenom- 
may cet enfant Antoinette, à 
caufe de Saint Antoine de 
Pdde, ^ du nom du Picard, 
qui s*appelioit Antoine Au. 
quelle natrf d'Amiens , neuveii 
de Monfieurde Cauroy Pro- 
cureur General des Premon- 
tfez tous deux à prefent à Pa- 
ris, après avoir verfé deTeaii 
naturelle fur la tefte de cette 
fille fauvage / 6c proféré ces 
paroles, Créature de Dieu, 
je te baptife au nom du Père,- 
ôc du Fils , & du Saint Efprir, 
je pris la moitié d'une nappe 



2j8 Dffiription 
d'Autel, que j^avois arraché 
des mains d'un Sauvage qui 
me Tavoit volé , je la mis fur 
le corps de la BiJptifée, car 
comme je ne pouvois dire la 
Mclle , manquant de vin fie 
d'ornemens Sacerdotaux , ce 
linge ne pouvoir fervir à un 
meilleur ufage qu'à la fepul- 
ture du premier enfant Chré- 
tien qui ait jamais efté parmy 
ces Peuples , je ne fçay fi la 
douceur du linge avoir foula- 
ge cette nouvelle Bapt fée , 
parce qu'elle rioit le ;ende- 
main entre les bras de fa mère, 
qui croioit que j'avois guéri 
fon enfant, mais elle mourut 
quelque temp^ après , à ma 
grande confoiation. 

Durant nollre fcjour chez 
les îflati ou Nadouefliou , 
nous vîmes de:» Siuvagcs qui 
eftoient venu en ambaifade 



de U Louijtcine, z $9 
d'environ 500. lieuës du cd- 
té de rOue{l,ils nous appri- 
rent que les Affenipovalacs 
n'eftoienr pour lors qu'à 7. à 
8. journées de nous du codé 
du Nord Eft j tous les au- 
tres peuples que l'on connoîc 
à rOilelt de auNord.Oiieft, 
habitent dans des Prairies &c 
Campagnes immenfes , oii il 
y a quantité de bœufs fauva- 
ges,^ de pelleteries, quel, 
quefois ils font obligez de 
faire du feu avec de la fiente 
de bœuf, faute de bois. 

Trois mois après, toutes ces 
Narions s'affemblerent,êc les 
Chefs ayant réglé les heux 
de chaflTe de bœufs fauvages , 
ils fe difperferent en plufieurs 
bandes ,afin de ne po^nt s'af- 
farnier les uns les autres. A.qui. 
paquetin l'un des Capitaines^ 
qui m^avoic adopté pour foa 

Yij 



i6o Defcription 

fils , voulut me mener a 
rOiieft avec environ 200. fa- 
milles , je luy répondis que 
j'attendois des efprits ( c'eft le 
nom qu*rls donnent aux Fran- 
çois ) à la Rivière de Oiiif- 
coufin^qui fe décharge dans le 
Fleuve Colbert,qui dévoient 
me venir joindre, pour leur 
apporter des Marchandifes ,, 
bL que s'il vouloit aller de ce 
côté là , je ferois toujours 
avec luy , il y feroit venu fans 
ceux de fa Nation. Au com- 
mencement de Juillet de Tan- 
née 1680. nous defcendimes 
en Canot vers le Sud avec le 
Grand Chef nommé Ouafi- 
coudé , c'eft à dire le Pin 
percé, avec environ 80. Ca. 
bannes compofées de plus de 
cent trente familles , & d'en- 
viron 2JO. Guerriers -, Les Sau- 
vages eurent peine à me don^ 



de la Loûijtane. léï 
iter une place dans leur petit 
bâtiment ^ parce que ce n'é- 
toient que de vieux Canots^ 
Ils allèrent à quatre journées 
plus bas prendre des ecorces 
de boulleau pour en faire en: 
plus grand nombre, ayant fait 
un trou' en terre pour mettre 
nôtre Calice d'argent & nos 
papiers jufqu^au retour de la 
chalTe , ne refervant que na. 
tre Bréviaire , pour n*eftre 
point à charge, je me mis fur 
îe bord d*un lac que forme 
la Rivière que nous avons 
nommée du Nom de S. Fran- 
çois , où je tendois [qs bras 
aux Canots qui paflbientfort 
vite les uns après les autres : 
nos François en avoient auffi 
un pour eux, que les Sauva- 
ges leur avoient donnez 5 ils 
ne voulurent pas m'y laifler 
enrrer , Michel Ako difanr 



16% Dejcriptton 
qu*il fe contcntoïc de m'avoif 
niené aflez de temps : cette 
réponfe me fut fore fenfible,, 
me voyant ainfi abandonné 
par des Chreftiens , à qui je 
n'avois jamais fait que du 
bien 5 comme ils Tont fouvenc 
reconnu l'un bc l'autre : mais 
Dieu ne m'ayant jamais de- 
laiflé dans un fi pénible voya- 
ge, il infpira à deux Sauvages 
de me prendre dans leur Ca- 
not fort petit , où je n'ûs 
point d'autre occupation que 
de jetrer continuellement avec 
un plat d'écorce , l'eau qui 
y entroit par des petits trous^ 
ce que je ne pouvois faire 
fans eftre tout moiiiilé.Nous 
pouvions appcller ce bâtiment 
un CofFre à mort, à caufe de 
fa fragilité ôc de fa légèreté : 
ces fortes de Canots nepefenc 
d'ordinaire que 50. livres , ôc 



de Id Loùîfime. 265 

on les fait tourner par le moin- 
dre mouvement du corps , à 
moins que d'avoir une longue 
habitude d'une navigation 
femblable. A nôtre débarque- 
ment du foir, le Picard me 
dit pour excufe que leur Ca- 
not eftoit à demy pourry , & 
que fi nous cuflîons efté trois 
dedans , nous aurions couru 
grand rifque de demeurer en 
chemin -, nonobftant cette ex- 
cufe , je leur dis qu'eftant 
Chreftiens , ils ne dévoient 
jamais en agir de mefme, par- 
ticulièrement parmy des Bar- 
bares, & à plus de 800. lieues 
des habitations ^rançoif^s • 
que s'ils eftoient bien reçus 
dans ce Païs-là , ce n'crfloit 
qu'à caufedes faignéesque je 
failois à quelques Sauvages 
Afmatiques, de l'orvictan & 
de quelques autres remèdes 



£é4 Defcription 
que je confervoîs dans la martï- 
ge , donc j*avois fauve la vie 
à quelques-uns de cqs Barba- 
i-es qui avoient efté picquez 
par des ferpens.fonnettes, 6c 
parce que je leur rafois pro- 
prement la couronne , que le^ 
enfans Sauvages portent juf- 
qu'à rage de i8. à io. ans , ne 
la pouvant faire eux mefmes 
qu'en brûlant le poil avec des 
roches plâtres rougies dans le 
feu, que par mes induftries 
j*avois ainft gagné Tamitié de 
ces peuples, qui nous auroienc 
tuez, ou f^it foufFrir encore 
davantage , s^ils n*avoient re- 
connus en moy ces remèdes 
dont ils font grand eftat, 
quand ils peuvent rendre la 
fanté à un malade , il n*y eut 
que le Picard, qui fe retirant 
chez fon hoftCjme demanda 
excufe. 

Quatre 



de Id Loùiftane. léj 
Qjarrejoun après nôtre de- 
parc pour la châfle du Bœuf^ 
on fit halte à huit lieuës 
au dcfTus du Saut Saint An- 
toine de Padouë lur u e émi- 
nence, vis a vis Temboucheu- 
re de la P^iviere Saint Fran- 
çois , les Femmes fauvages fi- 
rent leurs Chantiers , en at- 
tendant ceux qui dévoient ap- 
porter des écorces pour faire 
des Canots, la j-ûn.fle alloit 
à la cha/To de Cerfs , de Che- 
vreuils & de Callor 3 mais 
ilstuoienc fi peu de belles pour 
un fi grand nombre de monde 
que très - rarement pouvions 
nous avoir un morceau de 
viande , nous contentant de 
boire du bouillon une fois en 
vingt - quatre heures , nous 
cherchions le Picard & moy 
des Senelles , des grofeilles 
6c des petits fruits fauvages 

Z 



2.66 Dejcription 

qui fouvenc noub faifoicnt pins 
de mal que de bien en les man- 
geant , ce qui nons obligea 
au refus de Michel Aylo d'al- 
ler tous deux avec un méchant 
Canot à la Rivière de OviC 
coufin qui eftoit à plus de 
cent lieues de nous , pour 
voir fi le Sieur de la Salle ne 
nous auroit point envoyé dans 
cet, endroit du renfort de 
François , de poudre ^ 6c de 
plomb & d'autres munitions 
qu'il nous avoir promis avant 
noftre départ des Iflinois. 
I Les Sauvages n'auroient pu 
fouffrir ce voyage, fi l'un de 
nous trois n'eftoir redé avec 
eux ^ ils fouhaitoient que je 
reftafle, mais Michel Ako n'y 
voulut point abfolumentcon- 
fentir. 

Nous n'avions pour tout é^ 
quipage que quinze coups de 



de la Loûijtme. i6'7 
PoiiJre, un Fufil , ôc un mé- 
chant petit pot de terre que 
les Sauvages nous avoient 
donné , un Coufleau Se une 
Robe de Caftor pour faire 
environ deux cens lieues , 
nous abandonnans ainfî à la 
Providence 3 comme nous 
faifions le portage de noftre 
Canot , au Saut Saint An- 
toine de Padouë , nous ap- 
perceûmes cinq ou fix de 
nos Sauvages qui avoient 
pris le devant, dont Tundeux 
eftcic monté fur un chefnevis 
à vis la grande cheute d'eau 
où il pleuroit amèrement^ avec 
une Robe de Caftor bienpaf- 
fée , blanche au dedans , & 
garnie de Porc-epi , que ce 
Barbare offroit en facrifîce à 
ce Saut qui eft de roy.>mefme 
affreux 6c admirable, j'enten- 
dois qu'il difoic en pleurant d 

Z ij 



i6g B^fcnption 

groiTcS iarnics parlant à cette 
grande Lafcade , toy qui es 
un efprit , fait en lorte que 
ceux de noftre nation paiïcnc 
içy tranquillement fans infor- 
tune, que nous puiflîons tuer 
des Boeufs en quantité , ter- 
rafler nos ennemis , 6c amener 
içy des Efclaves ^ dont nous 
en ferons mourir quelques- 
uns devant toy , les MeflTe- 
necqz , c*eft ajnfi qu'ils ap- 
pellent ceux que les François 
nomment les Outouagamis , 
ont tuez de nos parens ^ fais 
en forte que nous puiflîons 
nous en venger : En effet, 
après le plus fort de la chafle 
de Bœufs , ils furent chez 
Içurs ennemis, ils en tuèrent, 
ôc en amenèrent des Efclaves^ 
quand ils viennent à reuiCr 
une feule fois , après mefme 
avoir manqué fpu vent, ilsde^ 



dé laLoùîJtane. i69 

fneurenc toujours dans leur 
fuperftitiorij cctterobeofFerre 
en facrifîce fervic à un de nos 
François qui s'en accommoda 
à no (Ire retour. 

A une lieuë au deflbus du 
Sauc Saint Antoine de Pa- 
doue, le Picard fut obligé 
d'aller par terre reprendre fon 
cornet à poudre qu'il avoic 
laiiléau Saut • Afon retour je 
luy fit voir un ferpent d'environ 
lix pieds de long qui rampoic 
iur une montagne droite de 
efcarpée , & qui infenfible- 
ment s'approchoic des nids 
dlrondelles , pour y manger 
les petits, nous voiyons les 
plumes aux pieds de la mon- 
tagne de celles qu'il avoit ap- 
parament dévoré , & à coups 
de pierres nous le fîmes def- 
cendre. 

Comme nous dcfcendions 
Z iij 



x.yo , Dejcription 
le Fleuve Colberr, nous trou- 
vâmes dans des Ifles quel- 
ques-uns de nos Sauvages ca- 
bannez , chargez de viandes 
de Bœufs, ils nous en prefèn- 
terenc , &; deux heures après 
noftre debarquemenc quinze 
ou feize Guerriers de ceux 
que nous avions laiiTez au 
deffus du Saut Saint Antoine 
de Padouë, entrèrent avec le 
Cafle-tefte en main ^ renver- 
ferent la Cabanne de ceux 
qui nous avoient conviez , pri- 
rent toute la viande & de 
rhuile d'Ours qu'ils trou- 
voient , ils s'en frottoient le 
corps depuis la telle jufques 
au pieds , nous crûmes d^a- 
bord que c'eftoit de leurs en- 
nemis, mais Pun de ceux qui 
fe difoient mon oncle, médit 
qu'ayant devancé les autres à 
la chafle du Bœuf fauvaçe. 



de Id Louipcine, 271 
contre les maximes du Païs,oa 
avoic droit de les piller, parce 
qu'ils fâifoient prendre la fui- 
te aux Bœufs , avant Tarri- 
vée de tous ceux de la na- 
tion. 

Durant foixante lieues de 
navigation en defcendant le 
Fleuve^ nous ne tuâmes qu'un 
Chevreuil qui traverfoit à la 
nage, mais les chaleurs étoient 
fî grandes , que la viande fe 
galta en vingt-quatre heures , 
ce qui nous obligea à cher- 
cher des Tortues, nous eûmes 
peine à en prendre , parce 
qu'elles ont roiiy fi fubtil, 
que dés qu'elles entendent le 
moindre bruit , elles fe jer^ 
tent en Teau avec précipita- 
tion , nous en prîmes pour- 
tant une beaucoup plus gran- 
de que les autres, dont l'é- 
caille edoir plus mince, Scia 

Z hij 



l-jL T)efcription 
viande plus graiïe i pendans 
que je mefForçois de luy cou- 
per la telle , peu s'en falut 
qu'elle ne me coupa un doigt j 
nous avions tiré le bout de 
noftre Canot à terre, qumd 
un coup de vent impétueux 
le chafla au milieu du grand 
Fleuve , pendant que le Pi- 
card eftoit allé dans les prai- 
ries avec un fufil pour tâcher 
de tuer un Bœuf (auvage , 
j*ofte promptement noftre ha- 
bit, je le jette fur la tortue 
avec des roches pour empef- 
cher qu'elle n*efchapa , à je 
me mis à la nage après nô- 
tre Canot qui deicendoit fort 
vite dans le courant de l'eau 
qui eftoit grand en cet en- 
droit^aprés l'avoir attaintavec 
peine, je n'ofay entrer dedans 
craignant qu'il ne tourna , 
tantoft je le pouiTois devant 



"^ 1> 



de la Loùîjictne. 275 
moy, tantoil je i'attirois , ôc 
petit à petit je gagnay terre , 
à un demi quart de lieuë de 
rendroit où j*avois la Tortue, 
le Picard ne trouvant que nô- 
tre habit, ôc ne voyant point 
le Canot , crût avec raifon 
que quelque Sauvage m'avoit 
tué , il fe retira dans la prai, 
rie pour regarder de tous co- 
tez s'il n'y avoit pas du mon- 
de, je remontay en diligence 
le Fleuve en Canot , & je 
n'eus pas fi toft remis mon 
habit que j'apperceu plus de 
foixante Bœufs qui traver- 
foient le Fleuve pour gagner 
les terres du Midy , je pour- 
fuivis ces animaux , en appel- 
lant de toutes mes forces le 
Picard qui accourut au bruit, 
il eût le temps de rentrer en 
Canot, pendant que le Chien 
qui avoit fauté à Teau les a- 



Z74 Befcriptian 

voie fait entrer dans une Ifle , 

d'où leur ayant donné lachaf- 

fe , ils repaflerent le Fleuve, 

où il en tua un d'un coup de 

fufil , que nous ne pûmes à 

caufe de fa pefanteur attirer à 

terre que par partie , eftans 

obligez de couper les meilleurs 

morceaux , pendant que le 

refte du corps eftoit à Teau , 

ôc comme il y avoit prés de 

deux fois vingt- quatre heures 

que nous n'avions mangé , 

nous fimes du feu avec du 

bois flotté que nous trouvions 

fouvent fur le fable , à mefure 

que le Picard écorchoit la 

befte , je faifois cuire dans 

noftre petit pot de terre les 

morceaux de cette viande 

grafle que nous mangeâmes 

avec tant d'avidité , que 

nous tombâmes tous deux 

malades, ôc nous fumes obli- 



de la Loïïijîane. 17 j 
gez de refier deux jours dans 
une Ifle pour nous reftablir , 
nous ne pouvions nous char. 
ger de beaucoup de viande ^ 
à caufe de la petiteJGTe de 
noftre Canot , d'ailleur les 
chaleurs exceffives la garoient, 
en forte que tout d'un coup 
nous en fûmes privez , parce 
qu'elle fourmilloit de vers , 
&: quand nous nous embar- 
quions le matin , nous ne fça- 
vions pas ce que nous mange- 
rions la journée j nous n'avons 
jamais plus admiré la provi- 
dence de Dieu que pendant 
ce voyage, car nous ne trou- 
vions pas toujours des beftes 
fauves, &: nous n'en pouvions 
pas tuer quand nous voulions; 
mais les Aigles, quifonrcom. 
muns dans ces vaftes Païs , 
laiflbient quelquesfois tom- 
ber de leurs griffes des Bre- 



17^ De/crïptiùH 
mes ou grandes Carpes qu'el- ' 
les emportoient dans leurs 
nids. Une autrefois nous trou- 
vâmes un Louttre qui man- 
geoit fur le bord du Fleuve 
Colberr un grand poiflbn qui 
portoit au bout de la telle 
une efpece d'aviron ou un bec 
de cinq doigts de largeur, 8c 
d'un pied &: demi de longueur, 
ce qui fit dire à noftre Picard 
qu'il croyoit voir un diable 
entre les pattes de ce Louttre, 
mais fon épouvante n'empef- 
cha pas que nous ne men- 
geaflîons ce poifTon mon- 
ftrueux , que nous trouvâmes 
fort bon. 

En cherchant la Rivière de 
Ovifcoufin, Aquipaguetin ce 
Père barbare que j'avois quit- 
té , 6c que nous croyons plus 
de deux cens lieues de nous 
parut tout à coup avec dix 



de la Loûi/tme, 177 
Guerriers le 11. Juillet i6î^o, 
nous crûmes qu'il venoitnous 
tuer , parce que nous l'avions 
quitté à la venté par Taveu 
dés autres Sauvages , mais 
malgré luy ^ il nous donna d'a- 
bord à mancrer de la folle 
Avoine & d'un pan de Bœuf 
gras, s'informant fi nous avions 
trouvez les François qui dé- 
voient nous apporter des mar. 
chandifes 3 mais ne fe con- 
tentant pas de ce que nous 
luy difions, il nous devança , 
êc fut luy mefme à Ovifcoufia 
pour tâcher d'enlever ce qu'il 
pourroit aux François y ce 
Barbare n'y trouva perfonne, 
bc nous vint rejoindre trois 
jours après : Le Picard eftanç 
allé à la chafTe dans les prai- 
ries , je demeuray fur le bord 
du Fleuve fous une petite Ça- 
banne , que j'avois faite con- 



278 Dejcription 

cre l'ardeur du Soleil , d'une 
couverture qu'un Sauvage m'a- 
voit rendu , Aquipaguecin me 
voyantfeul, s'approcha le Gaf- 
fe- tefte à la main je mefaifi des 
deux piftolets de poche, que 
le Picard avoir retiré des Bar- 
bares, & d'un coufteau, non 
pas à defTvin de tuer ce mien 
Père fauvage prétendu , mais 
feulement pour luy faire peur, 
& i'empefcher de m'écrafer , 
en cas qu'il en eût eu le deffeinj 
Aquipaguecin me fie la répri- 
mande de ce que je m'expo- 
fois ainfi à l'in fuite de leurs 
ennemis, 6c qu'à tout le moins 
je devois prendre l'autre bord 
du Fleuve pour plus grande 
fureté , il voulut m'enme- 
ner avec luy , me difant qu'il 
eftoit avec trois cens Chafl 
feurs qui tu oient plus de 
Bœufs que ceux avec lefquels 



de U Loùifiane. 279 
je m'eltois abandonné , j'au- 
rois bien faic defuivre ce par- 
ty , car le Picard 6c moy en 
remontans le Fleuve , prés 
de quatre-vingts lieues de 
chemin ^ courûmes grand rif- 
que de périr en mil rencon. 
très. 

Nous n*avions plus que dix 
coups de poudre , que nous 
fûmes obligez de multiplier à 
vingtpour tuer des Tourterel- 
les ou des Pio;eons ùuva2:es • 
mais nous venant tout à fait à 
manquer, nous eûmes recours 
à trois amec^ons que nous â- 
morçâmes de morceaux de 
Barbeiies puantes , qu'une 
Aigle avoit laiflee tomber , 
nous ne prîmes rien deux 
journées toutes entières , 6c 
ainfi; nous edions dénuez de 
toute fubfîftance , quand du- 
rant les Prières du foir ou 



aSo Dejcrtptîon 
nous recitions ces paroles i 
adreirées à Saint Antoine de 
Padou ë, pereunt pencula , ceffat 
& necejjîtas^ le Picard enten- 
dit du bruit , quitta la Prière, 
& courut à nosameçons qu'il 
retira de Teau avec deux Bar- 
beuës fi grandes , que je 
fus obligé d'aller à ion fecour, 
fans ofter le limon de ces 
PoifTons monftreux, nous les 
coupâmes par pièces & les fî- 
mes rotir fur les charbons , 
noftre petit &: unique pot de 
terre eftant cafle : à deux heu- 
res de nuit Mamenifi père de 
la petite Sauvage qui mourut, 
après que je Teus baprifée 
nous joignit, & nous donna 
de la Viande de Bœuf à dif- 
cretion. 

Le lendemain, les Sauva- 
ges que nous avions laiflez 
avec Michel Ako defccndi- 

renc 



de U Loûijîdne. i8i 
renc de la Rivière de Bœufs 
avec leur flote de Canots 
chargez de viande ^ Aquipa- 
guerin avoic fait récit en paf- 
iant de la manière, que le Pi- 
card &: nioy nous nous citions 
expofez à £iire ce voyage, 
les Capitaines des Sauvages 
nous firent parroiftre la là. 
cheté de Michel Ako qui ne 
Tavoit pas voulu entrepren- 
dre de peur de mourir de 
faim, & le Picard Tauroitin- 
fulté fi je ne Tavois empefché. 
Toutes les Femmes fauva- 
ges cachèrent leurs provifions 
de viande à Tembouchure de 
la Rivière de Bœufs, 6c dans 
des Ifles- nous redefcendîmes 
en chafle avec cette multitu- 
de de Canots fur le Fleuve 
Colbert , environ quatre- 
vingts lieues de chemin , de 
temps en temps les Sauvages 

Aa 



%îz Défiription 

cachoienc leurs Canots fur le 
bord du Fleuve 6c d^ns des 
Ifles , ils -entroient à fept 4 
huit lieues au delà des mon- 
tagnes dans les prairies , où ils 
tuoient par reprife jufques à 
fix- vingts Bœufs fauvages j 
ils laiiîent toujours quelques- 
uns de leurs vieillards fur le 
fommet des montagnes, pour 
tâcher de découvrir leurs en- 
nemis ^ pendant que je penfois 
un jour, l'un d'eux qui m*ap- 
pèlloit (on frère , qui avoir un 
chicot bien avant dans le pied^ 
L'allarme fe mit dans le Camp^ 
deux cens Archers coururenr, 
bc ce généreux Sauvage du- 
quel j*avois coupé bien avant 
la plante du pied pour retirer 
le bois, qui y eftoit entré par 
violence , m'abandonna , 6c 
courut encore plus vite que 
les autres pour ne point eftre 



deUloûiJtéLne. zSj 
privé de la gloire du coinbac, 
mais au lieu d'ennemis , ils ne 
trouvèrent qu'environ quatre- 
vingts Cerfs qui prirent la 
fuite , à peine noitre blefle 
pût il revenir au Camp j tou- 
tes les Femmes fauva2:eschan» 
toient d*un ton lugubre pen- 
dant cette allarme. LePicard 
me quitta pour fe joindre à 
fon hofte , ôc moy reftanc 
avec le nommé Otchimbi , 
je fus réduit amener en Ca- 
not une femme fauvage de 
plus de quatre vingts ans , 
cette vieille ne laiflbis pas à 
fon âge de menaci^r de coups 
d*avirons trois enfans qui nous 
incommodoienc au milieu de 
no(tre Canot ; les hommes 
avoient aiïé de bonté pour 
moy , mais comme les vian- 
des eftoient entièrement a la 
difpofîtion des femmes , j'é* 

Aa ij 



z84 Dejcription 
lois oblige pour en avoir i 
quelques morceaux de faire 
la couronne à leurs enfans , de 
la grandeur de celles quepor- \ 
tenc nos Religieux , ces petits 
Barbares en portent jufques à 
rage de quinze à feize ans, 
& leurs parens la leur font 1 
avec des pierres rougies dans ^ 
Je feu. 

Nous eûmes un autre allar- 
me dans noftre Camp , les 
viellards qui eftoient en fac- 
tion au haut des montagnes , 
nous avertirent qu'ils voyoienc 
deux Guerriers de loin , tous 
les Archers y coururent en 
diligence, c'eftoïc à celuyqui 
devanceroit Tautre à la courfe, 
mais ils ne ramenèrent que 
deux femmes de leur nation 
qui venoient avertir qu'une 
partie de leur gens quiefloienc 
à la chafle du cofté du bouc 



de la Loûi/iane. 185 
du Lac de Condé avoienc 
trouvez cinq efprits , c'eft 
ainfî qu'ils appellent les Fran. 
çois , lefquels par le moyen 
d*un de leur Efclave leur a- 
voient appris qu'ils eftoient 
bien aifes de venir, nous fça- 
chant avec eux , pour recon- 
noiftre fi nous eftions Anglois, 
Holandois , Efpagnols ou 
François ne pouvant com- 
pirendre comme nous avions 
pu nous rendre par un fi grand 
détour chez ces Peuples. 

Le 25. Juillet 1680. comme 
nous remontions , après la 
chafle du Bœuf, le Fleuve 
Colbert, aux Villages de fes 
Sauvages , nous rencontrâ- 
mes le Sieur de Luth qui ve- 
noit chez les Nadouflîous ac- 
compagné de cinq Soldats 
François , ils nous^joignirent 
à environ deux cens vingt 



i26 Dejcription 

lieuës du Païb des Sauvages qui 
nous avoient pris, ils nous priè- 
rent comme nous avions quel- 
que connoiiTànce de leur lan- 
gue, de les accompagner aux 
Villages de ces Peuples^ce que 
je fis vo!ôcier,içachanc queces 
François n*avoienc depuis deux 
ans fréquenté les Sacremens^Ie 
Sieur du Luth qui pafloit pour 
Capitaine, voyant quej'eftois 
obligé de faire la couronne 
aux enfans ôc de feigner quel- 
ques viellardsafmatiques pour 
avoir un morceau de vian- 
de, fir dire aux Sauvages que 
j'eflois (on frère aifné, fi bien 
qu'ayant ma fubfiftance affu- 
ree, je ne travaillois plus que 
pour Je(alut de ces Barbares. 
Nous arrivâmes aux Villa- 
ges àQ^- Iflati le 14. Aoufl: 
iGso j\ trouvay encore no- 
tre Calice & nos-^papiers que 



de la Loûijîane. iS-y 
j'avois caché (ous terre , le 
Tabac que j'avois femé efloic 
efloLifFé par les herbes , les 
naveaux , les choux , & les 
autres légumes eftoienc d'une 
groffeur extraordinaire , les 
Sauvages n'oferenc en man- 
ger i pendant noftre fejour ils 
nous convièrent à un feflin , 
où il y avoir plus de fix- 
vin2;t hommes tous nuds . le 
premier Chef parent du dé- 
funtj fur le corps duquel j'a- 
vois mis une couverture m'ap- 
porta à manger dans un plat 
d'écorce qu'il pofa fur une 
peau de boeuf paffee , blan- 
chie de garnie de porc-épi 
d'un codé , avec de la laine 
frifée de l'autre, il me la mit 
enfuite fur la telle , & m'en 
couvrit tout, medifant celuy 
dont tu a couvert le corps, 
couvre le tien , il a porte de 



i88 Dejcnption 
tes nouvelles au païs des 
Ames, ce que tu a fait à fou 
égard eft de valeur, toute la 
Nation t*en loue fort 5 il fie 
reproche au fîeur du Luth de 
ce qu'il n'avoit pas couvert , 
comme moy , le corps du 
mort , il répondit qu'il ne 
couvroit que ceux des Capi- 
taines comme luy , ce Sauva- 
ge répliqua , le Père Loiiis 
eft plus grand Capitaine que 
toy , car fa Robe ( parlant 
de noftre Chafube de brocart) 
que nous avons envoyée à nos 
aliiez qui demeurent à trois 
Lunes de ce païs , eft plus 
belle que celle que tu porte. 

Sur la fin de Septembre n'a- 
yant point d'outils pour faire 
un établiffemenr, nous prîmes 
refolurion de faire connoiftre 
à ces Peuples, que pour leur 
utilité , il nous falloit retour- 
ner 



de la Loûijtane. 289 
ner aux habitations Françoi- 
i^s^ le grand Chef à^s Ifiati 
ou Nadouellîouz y confentic, 
il marqua fur un papier que 
je luy Gonnay avec un crayon 
la route que nous devions te- 
nir pendant quatre cens heuës 
de chemin , avec cette carte 
nous partîmes huit François 
en deux Canots , & defcen- 
dîmes la Rivière Saint Fran- 
çois , &: le Fleuve Colbert', 
deux de nos hommes prirent 
deux Robes de Caftor au 
Saut Saint Antoine de Padouc 
que ces Barbares avoient at- 
tachez aux arbres en facrifîce. 
Nous nous arreftâmes prés de 
la Rivière Oufcoufin pourbou- 
canner du Bœuf, trois Sau- 
vages qui venoient des Na- 
tions que nous avions quittez 
nous dirent que leur grand 
Capitaine nommé le Pin- 
percé , ayant entendu qu'un 

Bb 



x9o Defcription 
des Chefs de (a Nation vou- 
loit nous pourfuivre pour 
nous tuer, eftoit entré dans 
fa Cabanne luy avoit cafTé la 
tefte pour empefcher fon per- 
nicieux deflein. Nous régalâ- 
mes ces trois Sauvages avec 
dQs viandes qui ne nous man- 
quoient pas pour lors. 

Deux jours après nous ap- 
perceûmes une Armée décent 
quarante Canots remplis d*en^ 
viron deux cens cinquante 
Guerriers, nous crûmes que 
ceux qui nous eftoient venus 
apporter la nouvelle précé- 
dente eftoient des efpigns : 
car au lieu de defcendre le 
Fleuve en nous quittant _, ils 
le remontèrent pour avertir 
leur gens , les Chefs de cette 
petite Armée nous rendirent 
vifite, ôc nous traitèrent fore 
humainement, le mefme jour 
ils defcendirent le Fleuve, 2c 



de Id Louijiane. 19 1 
nous defcendîmes à Oufcou- 
fin , nous y trouvâmes la Ri- 
vière auffi large que celle de 
Seignelay , & un grand cou- 
rant , après environ foixante 
lieuës de navigation nous trou- 
vâmes un portage d'une demie 
lieuë que le Chef des Nado- 
neflîouz nous avoit marqué , 
nous y couchâmes poury laif- 
fer des marques, ôcdes Croix 
(iir le tronc des arbres. 

Le lendemain nous entrâ- 
mes dans une Rivière qui fer. 
pente extraordinairement , 
car après fix heures de navi- 
gation nous nous trouvions 
vis à vis de Tendroit ou nous 
nous eftions embarquez , Tun 
de nos hommes voulant tuer 
un Cigne en volant, fit tour- 
ner fon Canot , mais par bon- 
heur il trouva fond. 

Nous paflames quatre Lacs 
dont il y en avoit deux afle 

Bbij 



i9i Defcnptïon 
grands , fur le bord defquels 
Jes Miamis demeuroient au- 
trefois , nous y trouvâmes les 
Mafkoucens , Kikapous, ôc les 
Outaougamy qui y fementdu 
blé dinde pour leurs fubfiftan- 
ce, tout ce païs eft aufTi beau 
que celuy des Iflinois. 

Nous fîmes un portage d un 
Saut qu'on nomme le Caka- 
lin , 6c après environ quatre 
cens lieues de navigation de- 
puis noftre dépare du païs des 
IfTati 6c Nadouefîîous , nous 
arrivâmes heureufement au 
bout de la baye des Puans, 
ou nous trouvâmes des Fran- 
çois negotians contre les or- 
dres avec les Sauvages , ils 
avoient quelque peu de vin 
dans un flacon d'eitain qui me 
fervit pour dire la Mefle , je 
n'àvois pour lors qu'un Calice, 
ôc un marbre d'Autel , mais la 
Providence ^le fournit dç^. 



de la Loûi/iane. 195 
Ornemens Sacerdotaux j car 
quelques Iflinois fuyans la 
tyrannie des Iroquois qui a- 
voient détruit une partie de 
leur Nation ^ prirent les Or- 
nemens de la Chapelle da 
Père Zenobe Membre Re- 
colct qui eftoit avec les IQi- 
noiS dans la déroute , ces Bar- 
bares me rendirent tout ex- 
cepté le Calice qu'ils promi- 
rent de rendre quelques jours 
après moyenant quelque pre- 
fent de Tabac. 

Il y avoit plus de neuf mois 
que je n*avois célébré la fainte 
Meffe, faute de vin, j'avois 
encore du pain à chanter , 
nous demeurâmes deux jours 
pour nous repofer, pour chan- 
ter le Te Deum , la grande 
Mefle , & pour y faire la Pre- 
dication , tous nos François 
fe confelTcrcnt &: commu- 

Bb iij 



194 Defcription 
nièrent pour remercier Dieu 
de nous avoir confcrvez par. 
my tant de détours 6c de 
périls. 

L*nn de nos François donna 
un fufil pour un Canot plus 
grand que le noftre, avec le- 
quelnous nous rendîmes après 
cent lieues de navigation dans 
la Baye des Puants, à Miffili- 
iTjakinac où nous fûmes obli- 
gez d*hyverner. 

Pour employer utilement 
le temps je prefchay toutes 
les Feftes & Dimanches de 
TAvent & Carefme, lesOut- 
taoudz , & les Hurons aC 
Hftoient fouvent à nos Céré- 
monies , plûtoft par curîofiré 
que par inclination de vivre 
félon nos Maximes Chreftien- 
nes , ces derniers Sauvages 
nous difoient parlant de nô- 
tre découverte^ qu'eux étoient 
des hommes ^ mais que nous 



de lu Loûijime. i9s 
autres François eftions des 
efprits , parce que s'ils avoienc 
ertez auflî loin que nous les 
Nations eftrangeres les au- 
roienc tuez, au lieu que nous 
autres pafGons par tout fans 
crainte. 

Pendant cet hyver , nous 
prenions du Poiflbn blanc 
dans le Lac Dorleans à vin^c 
& vingr-deux brafles d*eau 
qui fervoit pour aflaifonner le 
blé dinde qui elloic noflre 
fubfiftance ordinaire. 

Quarante-deux François qui 
fe trouvèrent là en commerce 
avec ces Sauvages , me priè- 
rent de leur donner à tous le 
Cordon de Saint François , 
je leur accorday voloncier , &c 
à chaque Cérémonie je leur 
faifois une exhortation. 

Nous partîmes de Miffili- 
maKÏnac lafemaine de Pafque 
Tan 1681. nous fûmes obligez 

Bb iiij 



ip6 De/cnption 
de traîner nos vivres & nos 
Canots fur les glaces plus de 
dix lieues fur le Lacd*Orleans, 
eftant affe avancé dans cette 
Mer douce , & les glaces é- 
tant brifées , nous nous em 
barquâmes après la folemniré 
de Quafimodo que nous cé- 
lébrâmes ayant quelque peu 
de vin qu'un François par 
bon-heur avoit apporté , qui 
nous fervy tres-utilement le 
refte du voyage , nous pafla- 
mes après cent lieu es de che- 
min fur le Lac d'Orléans , le 
Détroit de trente lieues , ôc le 
Lac Sainte Claire qui eft au 
milieu -, & nous entrâmes dans 
le Lac de Comty , où nous 
tuâmes à coups de haches 6c 
d*épées plus de trente Etur- 
geons qui venoient frayer fur 
le bord du Lac , nous trou- 
vâmes en chemin un Capi 
taine Ojctaouad , nommé le 



de la Loïïijtane. 197 
Talon , dont fix perfonnes de 
fa famille eltoient mortes de 
faim , n'ayant point trouvé de 
pefche bonne ny de lieu de 
chafle propre ^ ce Sauvage 
nous dit xjue Tlroquois avoir 
enlevé une famille de douze 
perfonne de fa Nation, il nous 
pria d'aller à eux pour les re- 
tirer s'ils eftoient encore en 
vie. 

Nous navigeâmes le long du 
Lac de Conty , &: après cent 
vingt lieues de chemin nous 
palTames le Détroit du grand 
Saut de Niagara ôc le Fort de 
Comty , nous entrâmes dans 
le Lac de Frontenac, & nous 
nous rendîmes le long de la 
code Méridionale^ après tren- 
te lieues de chemin depuis le 
Fort de Comcy au grand 
Village des Iroquois Tfon- 
nsnrouans vers les Feftes de 
la Pcntecolte de Tan i68i. 



298 Dejcription 
nous entrâmes au Confeil des 
Iroquois, nous leur demandâ- 
mes pourquoy ils avoient fait 
efclaves douze Ouctaouadz 
de nos alliez, difans que ceux 
qu'ils avoient pris eftoient \ts 
enfans du Gouverneur à^s 
François auffi bien queleslro^ 
quois , ôc que par cette vio- 
lence ils declaroient la guerre 
aux François, nous leur don- 
nâmes pour les obliger à nous 
rendre nos alliez deux coliers 
de porcelaine. 

Le landemain les Iroquois 
nous répondirent par deux 
autres coliers de porcelaine 
que c'eftoient de jeûnes Guer- 
riers fans efprit qui avoient à 
menélesOuttaouadz, que nous 
pouviôs afîurer le Gouverneur 
d^s François que les Iroquois 
l'écouteroient en tout, qu'ils 
vouloient vivre avec Onnon- 
tio comme des véritable^' en- 



de U Louiftane. 299 
fans avec leur père (c'eftainfi 
qu'ils appellent tous les Gou- 
verneurs du Canada) &:qu*ils 
renderoienc ceux qu'ils avoienc 
pris. 

Le nommé Teganeot qui 
porta la parole pour toute la 
Nation dans tous les Con- 
feils, me fit unprefent de Pel- 
leteries de Loutre & de Caftor 
qui valoit plus de vingt-cinq 
ccus, je le pris d'une main 6c 
le rendis de l'autre à fon fils , 
difant que je luy en faifois 
prefent, afin qu'il en achepta 
des hardes aux autres Fran- 
çois , que pour nous autres 
pieds nuds, c'eft ainfî queTI- 
roquoisnous appelle, nous ne 
voulions recevoir ny Caftor 
ny Pelleteries , que je témoi- 
gnerois au Gouverneur Aqs 
François leur bonne amitié j 
ce Chef Iroquois fut furpris 
du refus que je fis de fon pre- 



joo Defcription 
fent , & difoic à ceux de fa 
Nation que les autres Fran- 
çois ne faifoient pas de même, 
nous prîmes congé des plus 
confiderables , 6c nous nous 
rendîmes après environ qua^ 
tre vingts lieues de naviga- 
tion fur ce Lac , au Fort de 
Frontenac ^ où le cher Père 
Luc Recolet fut très furpris 
de me voir, car le bruit cou- 
roit depuis deux ans que les 
Sauvages m'avoient pendu 
avec noflre Cordon de Saint 
François , tous les habitans 
François éc Sauvages que nous 
avions attirez au Fort Fron- 
tenac me firent un accueille 
extraordinaire fe rejoiiiflans 
de mon retour , les Sauvages 
m*appellant Orkon mettant 
la main fur la bouche , qui 
veut dire le pied-nud eft un 
efprit , d*avoir fait tant de 
chemin. 



de la Lou/^ane. 301 
A rembouchure du Lac de. 
Frontenac le courant eft fort, 
6c plus on defcend plus il au- 
gmente, les Rapides en font 
afFreux, en deux jours 6c de- 
mi nous defcendîmes ce Fleu- 
ve Saint Laurens avec tant de 
virefle que nous nous rendît 
mes au Monreal qui eft à 60, 
lieues dudit Fort, où Monfieur 
le Comte de Frontenac Gou- 
verneur g-eneral de toute la 
nouvelle France eftoit pour 
lors , ce Gouverneur me re- 
ceut autant bien qu'un hom- 
me de fa probité peut rece- 
voir un Miffionaire^ comme il 
me croyoit tué par les Sau- 
vages , il fut un temps inter- 
dit croyant que c'eftoit quel- 
que autre Religieux , il me 
voyoit maigre fans manteau, 
a^vec un habit rapiécé de mor- 
ceaux de peaux de bœufs fau- 
vages , il me mena avec luy 



50 z Defcription 
pendant douze jours pour me 
rétablir , 5c me donnoit luy- 
mefme la viande que je de- 
vois manger , crainte qu'il 
avoit que je ne tombaffe ma- 
lade en mangeant trop après 
de fi longues diettes , je luy 
rendi un compte exade de 
mon voyage , & je luy repre- 
fentay les avantages de noftre 
découverte. 

Pendant que je me retablif- 
fois à la table de Monfieur de 
Frontenac , il receut des let- 
tres du Père Zenobe mem- 
bre Recolet que j*avois laiflTé 
aux Iflinois qui luy mandoit 
que le progré de noftre dé- 
couverte eftoit interrompue 
par riroquois , & par une je 
nefçay quelle fatalité de quel- 
ques François qui avoient a- 
bandonné le Fort de Creve- 
cœur, que le Sieur de Tonty 
Commandant avoit laiffé ce 



deU Loûijime, 305 
pofte pour aller quérir du 
blé d'Inde aux Villages des 
Idinois , ôc que pendant fon 
abfence tous les François qu'il 
avoienc laillé à ce Fort avoienc . 
deferté, 6c abandonné le Père 
Gabriel Recolec qui demeura 
feul fur le bord de la Rivière 
Seignelay jufques qu'à ce qu'un 
Iflinois qui revenoic de la 
challe mena ce bon viellard à 
ion village. 

Le Sieur de la Salle avant 
que de retourner au Fort de 
Frontenac , avoit laiilé les 
Miamis parfaitement unis avec 
les Iflinois, mais les Iroquois 
qui font des Peuples rufez ^ 
gens de guerre ôc de grands 
confeils gagnèrent les Miamis 
par prefens , ce qui fe fit à peu 
prés dans le temps que les 
François , qui nous avoienc 
abandonnez aux Iflinois, s'é- 
toienc allez réfugier chez les 



304 Dejcriptîon 
Miamis • TAuromne fuivant 
les Iroquois joignirent envi- 
ron huit cens Fufiliers aux 
Miamis , & fe jetterent fur les 
Iflinoisquin'avoienc q^eTArc 
6c les Flefches pour dcfenfe , le 
bruic des Fufils des Iroquois 
les épouvanta tellement, que 
ces hommes qui font de grands 
coureurs prirent la fuite vers 
le Fleuve Colbert • dans cette 
confufion , il ne fut pas mal- 
aifé aux Iroquois , joins aux 
Miamis , d'enlever environ 
huit cens Efclaves, tant fem- 
mes que jeunes garçons : ces 
Antropophages mangerentfur 
le champ quelques viellards 
IflinoLSjôc en bruflerent quel- 
ques autres, quin'avoientpas 
afle de force pour les fuivre 
au païs des Iroquois plus de 
quatre cens lieues de chemin. 
Un peu avant , le grand 
choc de ces Barbares , quel- 
ques 



de U Loûijtxne. 30; 
ques jeûnes Guerriers Iro- 
quoisvoyansle Sieur de Toncy 
qui eftoic re(té parmi les Illi- 
nois avec les Pères Gabriel 6c 
Zenobe Recolets , ôc deux 
autres jeûnes François vinrent 
fondre fur luy , le prenant 
pour ennemi , ils luy donnè- 
rent un coup de coufleau , 
dont la pointe par bon-heur 
rencontra une cofte, mais les 
viellards Iroquois le connoif- 
fant pour François mirent le 
holla , 6c le voyant légère- 
ment blefîé , luy firent pre- 
fent d*un Colierde porcelaine 
à la f<icon des Sauvages , pour 
guérir fa playe, &: elïuyer fes 
larmes, témoi^nans aux deux 
Recollets, qu*ils ne vouloient 
pas tuer les enfans d'Onnon- 
tio qui veut dire Gouverneur 
des François • ils leur deman- 
dèrent un papier , pour faire 
connoiltre à leur retour , à 

Ce 



506 Defcription 
toute la Nation Françoife la 
lîncerité de leur intention j 
ils firent embarquer les Fran- 
çois pour retourner en Cana- 
da, le Révérend Père Gabriel 
Recolet voyant le Canot char- 
gé de Caltors , en jetta plu- ^ 
fieurs aux Iroquois , leur fai- ■ 
fant connoiftre qu'il n'eftoic 
pas là pour amafler des Pelle- . 
teries ^ leur Canot eftant cre- ' 
vé, les François furent obli- 
gez de le mettre à terre bc de 
faire du feu pour le racom- 
moder à environ huit lieues 
des iflmois ^ le Père Gabriel 
fe retira un peu dans les prai< 
ries pour dire fon Bréviaire ^ 
la terreur panique ayant faifi 
le Sieur de Tonty , croyant 
d'avoir i'Iroquois à ks trouf. 
iQs 5 fit embarquer le Père 
Zenobe , 6c les deux jeûnes 
François avec tant lèe préci- 
pitation qu'il traverfa d'un 



de U Louifiane, J07 
bord à l'autre la Rivière Sei- 
gnelay , qui eft large dans cec 
endroit 3 & laiffa ce bon vieL 
la-'d à Tautre bord fe conten- 
tant de tirer un coup de fufîl 
fur les huit heures du (oir pour 
fignal , mais inutilement. Le 
Père Z^mobe écrivit au Ré- 
vérend Père Valentin le Roux 
CommifTaire Provincial des 
Recolets du Canada , qu'il 
avoit prié le Sieur de Tonty 
de ne pas s'embarquer, fans 
le Père Gabriel , l<. qu'il luy 
avoir répondu , que s'il ne 
s'embarquoit pas ? qui eft ce 
qui répondroit de luy au Gou- 
verneur du Païs, le Père Ze- 
nobe n'ayant point aflé de vi- 
gueur ny de paro'es aflé for- 
tes pour perfuader au Sieur 
de Tonty d'attendre un peu, 
il fut contraint de le fuivre^ 
quoy qu'ils n'apperceufl^^nt 
point d'ennemis : Le lende- 

Cc ij 



3o8 Dejcription 
main ils traverlerenc la Rivière 
à rendroir où ils Tavoienc 
laiflez, ils viienc des vediges 
dans les herbes de ces belles 
campagnes , ôc ne trouvant 
point ce bon viellard, qui fans 
doute les cherchoit , le Sieur 
de Tonty prit fa route au Ca- 
nada, par la Baye des Puants. 
Nous avons appris depuis 
par les informations que Mon- 
fieur le Compte de Fronte- 
nac Gouverneur du Canada 
en a fait faire ^ que les Iro- 
quois Onnonta9:uez voyans 
que le Canot François aban- 
donnoir ce viellard , fe cachè- 
rent dans les herbes appre- 
hendans les coups defufilsque 
Jes trois François auroient pu. 
décharger fur eux , & qu'à 
mefure que le Canot s'éloi- 
gnoit. ils s'avancèrent adroi- 
tement , 6^ caflercnt la tefte à 
cet homme de Dieu , que 



w 

de la Loûijîane. 309 

nous pouvons appeller l'Apô- 
tre de la Louiiicine. 

Nos Pères Recolets me 
mandèrent Tannée paffëe de 
Ja nouvelle France , que les 
Iflinois, après leur déroute, 
pourluivirent à grand courfes 
les Iroquois qui retournoienc 
chez eux tous triomphans , 
& qu'ils trouvèrent le corps 
du Père Gabriel avec fon ha- 
bit, qu'ils l'emportèrent dans 
leurs Villages , 6c l'enfeveH- 
rent à leurs modes, faifant 
honneur à celuy qui eftoit allé 
chez eux pour leur prefcher 
la Foy, &; pour leur conlola- 
tion j d'autres nous ont vou- 
lu dire que les K'Kapous Ta- 
voient tué , 6c emporté fon 
habit de Saint François, dans 
le Village des Miamis i mais 
Monfi. ur le Comre de Fron- 
tenac nous en donnera toutes 
les âffurances à fon recour. 



31 o Defcription 

Nonobitanc toutes les tra- 
verfes noiu avons elle à plus 
de huit cens lieuës au delà la 
Capitale de la nouvelle Fran- 
ce où j'ay elté prés de huit 
mois Efclave parmi les Iflati, 
êc le Sieur de la Salle n*a pas 
laifTé que de faire conftruire 
trois Barques, dont les deux 
dernières font , Tune d'envi- 
ron cinquante tonneaux ^ ôc 
l'autre de quatre-vingts , dif- 
tantes Tune de l'autre de prés 
de cinq cens lieuës , d'aller en 
Canot au delà de trois grands 
Lacs qui font des Mers dou- 
ces , êc de pourfuivre fon en- 
treprife avec les Pères Luc 
Briflet , Zenobe Membre Re- 
colets, ôc environ cinquante 
hommes. 

L'on me mande cette an- 
uée 1682. de la nouvelle Fran- 
ce , que le Sieur de la Salle 
voyant que j'avois fait la Paix 



de U Loïïijîane, 3 1 1 

avec les Nations du Nord &; 
Nord-Olieft , (citués à plus 
de cinq cens lieuëes au haut 
du Fleuve Colberc , qui fai- 
foient la guerre aux Iflinois, 
& aux Natious du Sud, ce 
brave Capitaine Gouverneur 
du Fort de Frontenac, qui re- 
levé par fon zèle &: Ton coura- 
geles noms des Caveliers it% 
Ancellres , defcendit Tannée 
paiïee avec fon monde & nos 
Recolets , jufques à Tembou- 
chure du grand Fleuve Col- 
bert, ôc jufques à la Mer, 6c 
qu'il pafTa parmy des Nations 
inconnues , dont il y en a de 
policées , Ton croit qu'il re, 
vient en France pour donner 
à la Cour une ample con- 
noifTance de toute la Loûi- 
fiane que nous pouvons ap- 
peller les délices 6c le Paradis 
terreftre de l'Amérique i Le 
Roy peut y former un Empire 



511 Dfjcription ^ 

qui en peu deviendra florif- 
fane, fans qu'aucunes PuiiTan- 
ces étrangères l'en puiflenc 
empefcher , & Sa Majefté , 
par le Miniflere Religieux de 
S. François pourra aifëment 
eftendre le Royaume de Jesus- 
Christ chez tant de Peuples, 
qui jufques à prefent ont 
ignoré les avantages du Chrif- 
tianifme , ôc les Colonies Fran- 
çoifes en peuvent recirer de 
très, grands avantages à Tave- 
nir. 



F IN. 




• LES 

MOEURS 

DES 

SAUVAGES 



De la fertilité du Pays des 

Saunuages^ 

Yki^i: gue de parrica- 




i larifer icy les Mœuis 

jfaM! des Sauvages , il e(fc 

bon de dire deux mots 

de la fertilité de leurs pays^ 

on jugera par là combien il eft 



% Les ^œurs. 

aiféd*y eflabiir de grofTes Co- 
lonies. Il y a àla vérité bien 
des bois à défricher , mais ces 
lieux incultes n'en font pas 
moins avantageux , il n*en eft 
guère au monde de plus fé- 
conds, i! n'y manque 'de rien 
de ce qui eft necelïaireàlavie, 
loue y eft en abondance , les 
terres y font fort propres à 
eftre enfemencées. Dans les 
vaftes pays de la Loiiifiane on 
découvre de belles prairies à 
perte de vcuë , & pour en^ 
trer un peu dans le détail des 
chofes qui croiflent chez les 
Sauvages ^ il y a quantité de 
vignes, à peu près femblables 
à celles que nous avons en Eu- 
rope, qui portent des raifins 
un peu aigres , mais le vin 
s*accommode fort bien avec le 
noftre , il en empefche mefme la 
corruption. Dans la Loûifiane 



des Sauvages. 5 

& les terres du Sud , le raifin 
y eil auflî bon qu'en France, 
mais les pépins en font bien 
plus gros. On trouve chez les 
uns èc chez les autres du hou- 
blon , des prunes , des cerifes, 
des citrons , des pommes , des 
poires, des noix ^ des noizet- 
iQs , des groifelles de toutes 
fortes , 6c mille autres fruits 
de cette nature, d'un goût ad- 
mirable. Il y croift dans l'un 
ôc l'autre païs du bled d'Inde, 
du bled François , des naveaux, 
de fore beaux melons , des 
citrouilles prodigieufes , des 
choux, & une infinité d'autres 
légumes, dont je ne rapporte 
pas icy le nom. Il y a dans les 
bois grand nombre de loups , 
des ours monftrueux, des che- 
vreuils, des cerfs , Se de toutes 
fortes d'efpeces d'animaux, dôc 
je ne fçay pas le nom 5 entr'au- 

Ai) 



4 Les Mœuss 

très des Ciiacs fauvages , des 
CaflorSjdes Loucres^des Porcs- 
efpy , des d-Indons , & tous 
ces animaux y font d'une grof- 
feur extraordinaire. On y pef- 
die àQs Efturgeons , des Sau- 
mons ^ des Truites faumon- 
nées , des Brochets^ des Car- 
pes, des Anguilles, desPoif- 
Ions armez, des PoifTons dorés, 
des Achigans , des Barbues , àc 
toutes lortes d'autres poiffons. 
Il V a auffi dequoy exercer nos 
Cfaaflèurs François , on y tue 
des Perdrix , des Canars de 
routes fortes , des Pigeons fau- | 
Tages, des Grues, dQs Hai- ^ 
rons, àQS Cvg-nes, desÔutar. « 
dQS , & autres gibiers enabon- I 
dance. Dans la Loiiifiane, ou- 
tre tous ces animaux , il y a en- 
core des Bœufs fauvages que 
les Habitans du pays n'ont ja- 
IXidis pu enticreaient extermi^ 



des Sauvages'. 'f 

ner , à caufe de la grande quan- 
tité de CQS animaux qui chan- 
genc de pays félon les faifons. 
On y trouve plufieurs herbes 
medecinales qui ne font pas 
dans TEurope , defquelles l'ef- 
fet eft infaillible, félon Tex- 
perience des Sauvages , qui s'en 
fervent tous lesjours pour gué- 
rir toutes fortes de playes , 
pour la fièvre quarte êc tierce, 
pour purger, èc pour appaifcr 
les douleurs des reins & autres 
femblables maux. Il y a auffi 
quantité de poifons dont ces 
Peuples fe fervent pour fe fai- 
re mourir. Les fèrpens y font 
fréquents , particulieremeiin 
les Couleuvres , les Afpics , 6c 
une autre efpece de ferpensqui 
ont comme des fonnettes- à 
la queue , Se c'eft pour cela 
qu'on les appelle Serpens-fon'- 
nettcs; Ils font prodigieufe- 



6 Les Mœurs 

mentlongfic gros ^ ils mordent 
dangereuTemenc les paflans 5 
maisoù ils font on y trouve de 
fouverains remèdes contre leurs 
morfures. On y voit des Gre- 
nouilles, d'une eftrange grof- 
feur , dont le coafTemenc eft 
auffi fort que le meuglement 
des Vaches. On y trouve les 
mefmes Arbres qu'en Europe, 
& il y en a encore d'autres, qui 
font les Pins rouges , les Cè- 
dres rouges y les Epinettes, ks 
Cottonniers , les Sapins , les 
bois Dier , & autres : Tous ces 
Arbres jettent de profondes 
racines &c y deviennent extrê- 
mement hauts, ce qui marque 
allez la bonté du terroir. Le 
grand fleuve de Saint Laurens, 
dont j'ay desjafait la defcrip- 
tion dans la Relation de la 
Loiiifiane , traverfe le pays. 
des Lroquois par le milieu 6c 



des Smnjdges. 7 

& y fait un grand Lac , que le^ 
Sauvages appellent Ontario, 
hC les François Frontenac , en 
mémoire du Comte de Fron- 
tenac Gouverneur de toute I^a 
Nouvelle France. Le fleuve 
Saint Laurens a du codé du 
Nord une branche qui vient 
d'une Nation qu*on nomme 
lesNez-perfezou Ontaonatz. 
Au Nord-Eft le pays des AU 
gonquains , que les François 
occupent. A l'Eft la Nation 
du Loup &: la nouvelle Hol- 
lande ou Jortz. Au Sud, la 
nouvelle Angleterre ou Bâton. 
Au SudoUeft ,1a Virginie, que 
Ton appelle nouvelle Suéde, 
Au couchant le pays des Hu- 
rons,qui eft à prefentprefque 
tout abandonné 5 ôcquîaefté 
détruit par les Iroquois. Le 
premier polie que nous y avons 
c*ell le Fort de Frontenac. 

A i'ù] 



8 Les Mœurs 

Origines des Sauvages. 

JE ne fuis plus furpris de ce 
que nos Hiftoriens avoiienc 
qu'ils ignorent comme le Païs 
des Sauvages s'eft peuplé , puif- 
que les Habitans qui en de- 
vroienc eftre les mieux infor- 
més n'en fçavenE rien eux- 
mêmesj outre que (î dans Têu- 
rope^ nous citions comme eux 
privés de TEcriture, &: fi nous 
n'avions pas i'ufage de cet Arc 
ingénieux , qui fait revivre les 
mores , ôc revenir le tems paf- 
fé & qui nous conferve une 
mémoire écernelle de toiues 
chofes , nous ne ferions pas 
moins ignorans qu'eux. Il eft 
vrai, qu'ils racontent quelques 
chofes de leur Origine • mais 
quand on leur demande li ce 






des Saunages, 9 
qu*ils en difent ell véritable , 
ils répondent qu'ils n*en fça- 
venc rien , qu'ils ne voudroienc 
pas nous en afleurer , & qu'ils 
croyenc que ce font des con- 
tes de leurs Anciens , à quoy 
ils n'ajoutent pas beaucoup de 
foy. Si on avoit découvert 
toutes l'Amérique Septentrio- 
nale, peut-eftre fçauroit-on le 
lieu par lequel ces perfonnes 
y font venues, ce qui ne fer- 
viroit pas peu a éclaircir 
quelques points de l'ancienne 
Hiftoire. On raconte chez eux 
une Hiftoire affez cuneufe : 
ils difent qu'une femme def- 
cendit du Ciel , & demeura 
quelque tems à voltiger en 
l'air, fans pouvoir trouver ou 
mettre le pied t les poiflons 
de la mer en ayant compaf- 
(îon 5 tinrent confeil pour 
délibérer lequel d'entre- eux 



îo Les Mœurs 

la recevroiCj la Tortue fepre^ 
fenra & offrit fon dos au def- 
fus de Tcau , cette femme s'y 
vint repofer , & y fît fa demeu- 
re: les mimondices de la mer 
s'étant ramaflées autour de 
cette Tortue , il s'y forma 
dans la fuite une grande éten- 
due de terre , qui fait pre- 
fentement TAmerique. Mais 
conuiie ia folitude ne plaifoit 
nullement à cette femme, qui 
s'ennuyoit de n'avoir perfon-. 
ne avec qui elle peut s'entre- 
tenir, pour pafler un peu-plus 
agréablement la vie qu'elle ne 
faifoic 3 il décendit d'enhaut 
un efprit qui la trouva en, 
dormie de chagrin , il s'ap- 
procha d'elle imperceptible- 
ment , & luy fît deux fîls , 
qui luy fortirent par le cofté 5 
CQs deux enfans ne purent ja- 
mais par la fuite du temps s'ac 



des Sm^vages. ii 
corder enfemble , parce que 
Tun eftoit meilleur chafleur 
que l'autre: ils avoient tous les 
jours quelques démêlez enfem- 
*ble , & ils en vinrent â une 
telle extrémité qu'ils ne pu- 
rent nullement fe fouffrir l'un 
Tâutre 3 fur tout il y en a- 
voit un qui eftoit d'une hu- 
meur extrêmement farouche, 
il portoic une envie mortelle 
à fon frère , qui avoit le na- 
turel tout a fait doux : celuy- 
cy ne pouvant plus fouffrir le 
mauvais traitement qu'il en. 
recevoir continuellement, fut 
enfin obligé de fe feparer de 
luy, 6c de fe retirer au Ci'l; 
d'où pour marque de fon jufte 
reffentiment , il fait de rems 
en tems gronder le tonnerre , 
fur la tête de fon malheureux 
frère , quelque temps après, 
Tefprit décendit encore à cet- 



ît Les Mœufs 

te femme, 6c luy fie unefillf, 
de laquelle ell venu un fi 
grand peuple , qui occupe 
prefencemenc une des plus 
grande partie du monde. Il 
y a encore d'autres circon- 
fianees , dont il ne me fou- 
vient pas •- mais quelque fa- 
buleufe que foit cette Hiftoi-^: 
re, on ne laifle pas d'y entre- 
voir quelques veritez ^ le fom- 
nieil de cette femme a quel- 
que rapport à celuy d'Adamj 
la defunion de ces deux frè- 
res, a quelque chofe de fem- 
blable à la haine irréconci- 
liable , que Caïn avoit pour 
Abel 5 & ce tonnerre qui gron- 
de au Ciel , nous marque af- 
fez la maledidion que Dieu 
prononça contre ce fratrici- 
de impitoyable : on pourroit 
mefme douter fi ils ne font 
pas originairement Juifs , par- 



des Saunages, 13 
c^ qu'ils ont du rapport à eux 
en plufieurs chofes. Ils fonc 
leurs cabannes en forme de 
pavillon , comme les Juifs : 
Ils s'oignent d'huile , ils s'at- 
tachent fuperltitieufement aux 
fonges , ils pleurent les mort$ 
avec àts lamentations & des 
hurlemens horribles 3 les fem- 
mes portent le duëil de leurs 
proches parents un an entier, 
s'abftenant des danfes , 6c des 
feitins, 6c ayant une manière 
de chapperon fur la tête^ d'or- 
dinaire le père du deffant a 
foin de la veuve , il femble 
ayiîî que la maledidion de 
Dieu foit tombée fur eux , 
comme fur les Juifs 3 car ils 
font brutaux & extrêmement 
opiniâtres : ils n'ont point de 
demeure fixe Se arrêtée. 



i4 i^j Mœurs 

Complétions des Saunages. 

LEs Sauvages font fort ro- 
buftes , les hommes, Jes 
femmes & même les enfans 
font d'une vigueur extrême i ce 
qui fait qu'ils ne (ont que ra- 
rement malades-. Ils ne fçavenc 
ce que c'eft, que de fe trai^ 
ter délicatement, auffi ne font- 
ils pas fujets à milles incom- 
modités, que la trop grande 
moleffe nous attire. Il ne font 
ny goûteux, ny hydropiques, 
ny graveleux , ny fiévreux : 
ils font toujours en adion Se 
ils prennent fi peu de repos , 
qu'ils ne font nullement atteins 
(^^s maladies, qui viennent à 
la plupart de nos Europeans 
manque d'exercice- l'appétit ne 
leur manque prefque jamais , 



des SdH^ages. 15 
lors même qa*iis font fore 
avancés en âge, ils font or- 
dinairement il portés à la 
mangreaille, qu'ils fe lèvent la 
nuit pour manger , a moins 
qu'ils iVayent de la viande , ou 
de la fangamicé auprès d'eux, 
car pour lors ils maîîgent com- 
me des chiens, fans fe lever, ils 
ne laiff'enr pas d'ailleurs de faire 
de fort grandes abftinençes,qui 
nous feroientfans doute infup- 
portables. Ils demeurent deux 
ou trois jours fans manger 
guand ils fe treuvent dans l'oc- 
cafion, fans pour cela difcon- 
tinuer leur travail , foit qu'ils 
foient occupés à la chafle, à 
la pêche , ou à la guerre, 
leurs enfans font fi endurcis 
au froid, qu'en plein hyver, 
ils courent tous nuds fur la 
neige, & fe vautrent dedans 
comme des petits codions , 



i6 Les Mœurs 

(ans en élire incommodés en 
nulle manière ., & en E(té , 
quand l'air ell rempli de Ma- 
ringuoins, ils vont auflî nuds, 
jouent fans fenrir les piqueu- 
res de ces petits infecles ^ ja- 
voiie que le grand air au- | 
quels ils s'expoTent fans ceffe 
contribue en quelques chofes 
à endurcir leur peau à la fa. l 
tigue i mais auffi il faut que 
cette grande infenfibilité vien- 
ne d'un tempérament extra- 
ordinairement robude , puif- i 
que nos mains 6c noftre vifa- 
ge, font toujours à Tair fans 
en eftre pourtant moins fenfi- 
blesau froid, quand i^s hom- 
mes font à la chaiTe fur tout 
au printems: ils font prefque 
toujours dans l'eau quoy queL 
le foit très. froide j 6c s'en re- 
tourne de là gayement à leur 
cabannes , fans fe plaindre. 

Quand 



des Saù^age^. ij 
Quand ils vont en guerre, ils 
font quelque-fois trois ou qua- 
tre jours derrière un arbre ^ 
fans prefque rien manger • ils 
font infatigables à la chaiTe , 
ils coiirent fort vîce^ & fort 
•long-temps. Les Nations de 
la Loûifiane courent plus vi- 
te que Flroquois , en forte 
qu'il n^y a point de Bœuf fau- 
vage qu'ils n'atteignent à la 
.courfe j ils dorment fur la 
neige dans une petite couv^er- 
ture fans feu êc fans caban'- 
nés . les femmes fervent de 
porte- faix, 6c ont tant de vi- 
gueur qu'il y a peu d'hommes 
dans l'Europe qui en ayent 
autant qu'elles j elles portent 
des fardeaux que deux ou trois 
de nous autres auroient peine à 
foûlever. Les guerriers entre'- 
prennent des voyages de troïs 
Qu quatre cent iiciies • conï- 



i8 Les Mœun 
me fi ce n*eftoic que pour 
aller de Paris à Orléans y les 
femmes enfantent fans girande 
peine , quelques-unes fortenc 
delà cabanne l<. elles fe retirenc 
dans le bois à l'écart & revien- 
nent peu après avec leurs en- 
fans dans leur couverture^ les 
autres j fi ce mal leur prend 
pendant la nuit, enfantent fur 
leurs nattes, fans faire le moin- 
dre bruit & le matin elle fe 
lèvent êc travaillent à Tordi- 
naire , dedans ^ dehors la 
cabanne , comme fi de rien 
n*eftoit : remarquez auflî que 
pendant qu'elles font enceinte ^ 
elles ne lailTent pas d'agir, de 
porter des faix fort pefant, de 
femer du Bled d'Inde, 6c des 
Citrouilles , d'aller & de venir ^ 
& ce qui ell admirable , leurs 
enfans font fort bien- faits , il 
y en a très -rarement parmi 



des Saunages. 19 
eux de bolTus : Enfin^ ils n*ont: 
nul defFauc naturel au corps , 
ce qui faic croire que leur 
efpric s'accommoderoic aife- 
ment à cecce diipoficion exté- 
rieure, s'ils eftoient cultivez, 
& s'ils avoienc grand com- 
merce avec les François. 



i 






Remèdes contre les Maladies. 

QUand ils font fatigués ils 
entrent dans une Etuve 
pour fe fortifier les membres, 
&c s'ils ont mal aux cuiffes où 
aux jambes, ils prennent un 
couteau bien afilé , Se fonc 
des cicatrices fur la partie où. 
eft la douleur , quand le fang 
coule, ils le raclent avec leurs 
couteaux ou avec un bâton , 
jufques à ce qu'il ne coule plus^ 



20 Les Mœurs 
puis ils elTuyenc la playe, Se k 
frotcenr d'huile ou de grailTe 
de quelques animaux ^ c'<^ft un 
remède iouverain : Ils en font 
de mefme quand ils ont mal à 
Jaceftcou aux bras. Pour gué- 
rir les fièvres tierces &: quar- 
tes, ils font une médecine avec 
uneécorfe qu'ils font boiiilir, 
êc qu^ils donnent â boire en* 
fuitte après la fièvre; ils con- 
noiffent des racines 6c des her- 
bes ^ avec lefquelles ils gue- 
riflent toutes forces de mala- 
diQs^ ils ont des remèdes aiïurés 
contre >e venin des Crapaux, 
é^s Serpens ce d'autres Ani- 
maux 5 mais ils n'en ont poms 
contre la petite VeroUe. Il y a 
des Charlatans qu'ils appel- 
lent Jongleurs • ce font de cer- 
tains vieillards qui vivent aux 
dépens d'autruy , en contre- 
■iaifaiU les Médecins , d'une 



des Sauz'agâs. il 
rûaniere fuperihcieufe , ils ne 
fe fervent point de remèdes, 
mais quand quelques-iins d'eux 
e(t appelle à un malade i il fe 
fait prier comme fi c'écoit 
pour quelque affaire de gran- 
de importance, de bien diffi- 
cile : Il vient après bien des 
prières , il s*approche du ma- 
lade , le touche par tout le 
corps, &c après qu'il Ta bien 
confideré 6c manié , il dit 
qu'il a un fort à une telle par- 
tie, par exemple; à la tefte , 
à la jambe ou à reftomach : 
qu'il le faut ofter , mais que 
ce ne fera qu'avec de grandes 
difficultés , de qu'il faut bien 
nRire des chofes auparavant. 
Ce fort eft bien malin , dit- 
il ; mais il faut qu'il for:- 
te à quelque prix que ce foit. 
Tous les amis du malade qui 
donnant dans le panneau di- 



11 Les Mœurs 
fent T. Chagon , T. Chagon, 
courage courage , fais ce que 
tu pourras n*épargne rien. 
Le Jongleur s'affic , fonge 
quelques- tems aux remèdes 
donc il fe veut fervir , puis fe 
levé , comme revenant d'un 
profond: fommeil , & s'écrie, 
voyia qui eft fait : un tel , 
écoute, la vie de ta femme ^ 
ou de ton enfant eft de va. 
leur , c'eft pourquoy n'épar* 
gne rien ; Il faut que tu faf- 
le aujourd'huy feftin , que ta 
donne telle ou telle chofe , ou 
que tu fâlTe autre chofe fem- 
blable. En mefme tems on exé- 
cute les ordres de ce Jongleur, 
les hommes fe mettent dan^ 
Tctuve, 6c chantent à pleine 
gorge, faifant fonner des écail- 
les de tortues, ou des gour- 
des remplies de Bled dlnd«, 
au fon defquelles les bom- 



des Sauvages. ij 
mes & les femmes danfenc 
ils s'enyvrent mefme quelque- 
fois tous 5 fi bien qu'ils font 
des fabats épouvantables. 
'Tout le monde eftanc ainfî 
occupé , ce vieillard fuperfti* 
tieux cft auprès du malade 
qu'il tourmente , luy tenant 
les pieds ou les jambes , ou 
luy preflant la poitrine, félon 
le lieu ou il a dit qu'eftoic 
le fort j en forte qu'il luy fait 
fouffrir des peines capables de 
le faire mourir , il luy fait fou-. 
vent fortir le fang par le bouc 
des doigts des mains «ou des 
pieds : Enfin après avoir fait 
cent grimaces , il montre une 
pièce de peau , ou une treffe 
de cheveux, &: autres chofes 
femblables, en leur faifant ac- 
croire que c'eft le fort qu*il 
a retiré du corps du malade , 
ce qui n'eft cependant qu'une 
pure tromperie. 



S4 Les Mœurs 

Je baptifay un jour un petit 
enfant qui paroifToit élire en 
péril de mort , mais le lende- 
main il fe trouva guery. Quel- 
ques jours après Ta mère racon- 
ta aux autres^ en ma prefence, 
comme j'avois guery (on en- 
fanci elle me prenoit pour un 
Jongleur,, difant que j'eftois 
admirable , que je fçavois gue- \ 
rir toutes fortes de maladies 
en mettant de Teau fur le front , 
Ils ont fouvent recours à nos 
médecines , parce qu'ils les 
trouvent fort borgnes • mais 
quand^ous ne rèûffiflons pas, 
ils enlittribuënt la caufe à la 
médecine 6c non pasàlamau- 
vaiie difpoficion du malade. 



des Sauvages. 25 



Des habillemens des 
Saunages. 

LEs Sauvages du Nord, au 
rapport de leurs anciens, 
ont toujours eflé couverts, ôc 
avant qu'ils ayent jamais eu 
aucun commerce avec les Eu- 
ropeans ^ car ils fe veftoient de 
peaux , tant les hommes que 
les femmes: prefenrement ils 
fe couvrent encore quelque 
fois de peau , mais le plus fou- 
vent ils ont une chemife y un 
capot avec un capuchon, une 
bande de drap qui les cou- 
vre jufques aux genoux, & 
qui elt hée devant & derriè- 
re, avec une petice ceinture 3 
puis ils ont des bas fans pieds 
que nos François appellent 

B c 



z6 Les Moeurs 
ordinairement des gueflres ^ 
ôc des fouliers qui fonc de 
peau paflee, fimple : quand 
ils reviennent de la çhaiTe au 
Prinrems , il y en a qui achep- 
tent dQS juftau-corps à la Fran- 
çoife , des fouliers êc des bas- 
quelques. uns portent descha. 
peaux , par la complaifance 
qu'ils ont pour les François j 
quelques-fois ils portent des 
couvertures , dans lefquelles ils 
5*envelopent, tenant les bouts 
avec les mauos. quands ils (ont 
dans leurs cabannes ^ ils de- 
meurent bien fouvent tous 
nuds avec une feule bande 
de drap, dont il» fe ceignent, 
mefme en tems d*hyver i ils 
fe barbouillent la face de cou- 
leurs rouge & noire , ils fe 
rougifTent les cheveux qu'ils 
coupent en toute manière. Les 
Nations du Sud ne les brû^ 



diis Sauz'ages. 17 
îent que jufques aux oreilles, 
de fouvent celles du Nord les 
laiffent pendre d'un côté & 
les coupent de Taucre , feloa 
leur fantaifie. Ils fe mettent 
quelques- fois des petites plu- 
mes par toute latefle^ôc quel- 
ques fois de grandes derrière 
les oreilles 5 il y en a qui fe font 
des Couronnes de fleurs , d'au- 
tres d*écorce de boulleau,quel- 
ques. uns de peaux travaillées 
fort joliment ^ les femmes font 
habillées comme les hommes, 
excepté une bande d'érofe , 
tournée en manière de juppe, 
qu'elles font tenir à la cein- 
ture, 6c qui ne pend guère plus 
bas que les genoux ^ quand 
elles vont aux feftins pour dan. 
(cruelles prennent leurs atours 
de fe barbouillent les remples, 
les joiies, de le bout du men- 
ton j ks petits garçons font 

£0 



z8 Les Mœurs 

tout nuds , jnfqges à ce qu'ils 
foyenc capable de Mariage , 
& quand ils font couverts , 
s'ils n*ont point de chemife , 
ils font toujours paroiftre ce 
que la nature ne permet pas 
de découvrir. Les petites fil- 
les 5 à l'âge de 4 à 5 ans , com- 
mencent à fe ceindre d'une 
bande d'étofFe i quand nous 
allions dans leurs cabannej 
pour les inftruire , nous \ç:s 
obligions à fe couvrir , ce qui 
fit un bon effet; parce qu'ils 
ont prfentement , un peu de 
honte de leur nudicé , (k. fe 
couvrent un peu plus fou vent 
qu'ils ne faifoient auparavant. 
Les hommes Z\. les femmes , 
particulièrement , les jeunes , 
portent au col de la razade, 
ôc des coquillages de mer, de 
toutes fortes de figures. Us 
ont auffi de ces coquillages 



des Sati^Agesi 19 
longs comm2 le doigt, faits en 
façon d'un petit tuyau qui 
leurs fervent de pandans d'o- 
reilles ^ ils ont encore des cein- 
tures , dont les unes font de 
Porcelaine , les autres de poil 
de Porc épie: quelques-unes 
de poil d'Ours , d'autres mê- 
lées de Tun 6c de l'autre. Les 
plus confiderables d*entr-eux, 
portent fur le dos un petit fac 
où eft leur pipe, leur tabac, 
leur fufîl à feu & autres baga- 
telles. Ils ont Tinduftrie de faire 
une efpece de manteaux avec 
des peaux paflees , d'Ours ^ 
de Caftors , de Loutres , d'E- 
curieux , de Loups , de Lyons , 
6c d'autres animaux, pourpa- 
roiltre aux aflemblécs. 



C /// 



30 Les Mœufs 

Mariages des Sondages. 

LE Mariage des Sauvages 
n'eft pas un Concrad l i- 
vil, parce qu'ils n'onc pas m 
tention de s'ob!i€;er; mais ils i^c 
mettent enfemble , jufqnes à 
ce qu^ils foienc mécontens l'un 
de l'autre. On marie des fil- 
les de neuf ou dix. ans , non 
pas pour le Mariage , parce 
qu'on fçaic bien qu'elles enjfonc 
incapables ^ mais parce que les 
parens de cette fille attendent 
quelque profit de leur Gendre. 
En effet quand il revient de 
la chafle, le père de la fille a. 
la difpoûtion des Pelleteries, & 
de la viande 5 mais auffi il faut 
que la fille porte la fagamiré^ 
ou boulie faite de bled dinde. 



des i^aun;a^es. 51 

pour tous les repas de fon 
inary , quoy qu'elle ne de- 
meure pas avec luy i il y en à 
qui fonc ainfi cinq ou fix ans^ 
Le jour qu'ils fe marient , ils 
fonc des feftins avec pompes 
^ réjoûiilances, quelques rois 
tout le village y va , & un cha- 
cun fait grande chère j après 
le repas on chante ô£ on dan. 
fe/ Aflez fouvent ils fe ma- 
rient fans bruit, & il ne fa.uc 
pour cela qu'un mot j car le 
Sauvage qui na point de fem- 
me , va trouver une femme 
qui na point d'homme , Se luy 
dit veux tu venir avec moy ^ 
tu feras ma femme ^ elle ne ré- 
pond rien d'abord, mais elle 
rêve quelque tems tenant fa 
tefte entre ks deux mains 5 
pendant qu*elle penfe ainfi, 
l'homme tient auffi h tefte en 
mefnie polture fans dire mot^ 

C iiij 



fi Lés Mœurh 

quand elle a fongé quelque 
tems , elle levé la tefte , de 
elle die, Niau, j'en fuis con- 
tente 5 Thomme fe levé incon- 
tinent, & luy dit, One, voyia 
qui eft fait. Le foir la femme 
prend fa hache , de s'en va cou- 
per une charge de beau bois, 
eftant arrivée à la porte de la 
cabannede fon mary , elle jet- 
te fon bois à terre , elle en- 
tre dedansôc s'alTeoit auprès du 
Sauvage qui ne luy fait aucune 
carejOTe^ quand ils ont çfté long- 
temps enfemble fans parler , 
l'homme luy dit, Sentaony , 
couche- toy, & un peu après 
cet homme femet auprès d'el- 
le. On en voit tres-peu qui (c 
fafTent Tamoar comme les jEu- 
ropeans, en riant ô<:folatrantjils 
fe quittent très -facilement de 
fans bruit. car ils n*ont q u'à dire 
je te quitte , voyU qui eft fair. 



des SdU^nges. jj 
Ils ne fe regardenc non plus 
que s'ils ne s'eftoient jamais 
veus : Ils fe battent pourtant 
quelque- fois avant que fe quit- 
ter 5 mais cela arrive tres-ra- 
rement. Il y en a quelques- 
uns qui ont deux femmes , 
mais. ce n*eft pas pour long- 
temps : quand ils fe quittent, 
la femme emporc^ quelques- 
fois toutes les hardes, & tou- 
tes les Pelletries , quelques-fois 
rien du tout que la bande d'é- 
toffe qui luy fertde Juppé fore 
courte , &c fa couverture. Or- 
dinairement ils partagent \q^ 
enfans s'ils en ont eu enfem- 
ble , cnforre que les. uns fui- 
vent le père , ^ les autres la 
mère. Il y en a qui les laiffent 
tous à leurs femmes difant qu'- 
ils ne croyent pas qu'ils foyent 
d'eux. En effet ils difent la 
vérité bien fouvent , parce 



J4 Lès Mcèurs 

qu'il y en a tres-peu qui foyeriÉ 
à répreuve d'un Capot, écde 
quelque autre prefent que ce 
foit. Si ces enfans font d'un 
François , on le voit à la 
face 6c aux yeux. Ceux des 
Sauvages font entièrement 
noirs , aufîi voyent-ils. plus 
loing que les Europeans » éc ils 
ont les yeiik plus perçans. Si 
les femmes Sauvasies croient 
capables de contrader leMa- '^ 
riage , nous en maririons tant 
que nous voudrions à nos Fran* 
çois , mais elles n'ont pas les 
difpofitions neceflaires , elles 
n'ontpas la Foy qu il faut pour 
cela, ny la volonté de ne fe 
jamais feparer , comme l'expe- 
rience nous l'apprend, de les 
difcours qu'elles tiennent là 
deffus, nous le font connoiftre. 
Quand quelque homme qui 
n'a point de femme pafle par 



des Sau<vages. J5 
un village, il en loue pour une 
nuit ou pour deux félon fa fan- 
taifie, èc les parens n'y trou- 
vent rien a redire, bien loin de 
cela ils font tres-aifes que leurs 
filles gagnent quelques bardes 
ou quelques Pelleteries : entre- 
eux il y a des hommes de tou- 
tes fortes d'humeur comme 
dans l'Europe: les uns aymenc 
beaucoup Icur.s femmes, les au- 
tres les méprifent tout à fait- 
quelques-uns les battent, & 
les maltraitent • mais cela ne 
dure pns^parce qu^elles les qui- 
tcntj il ven a auflî qui font ja- 
loux ^ je*n ay veu un quiavoit 
battu fa femme, pour avoir elle 
à la danfe avec d'autres hom- 
mes. Ceux qui font bons chaf- 
feurs choififlent les plus belles^ 
les autres n'ont que les plus lai- 
des U. le rebut : quand ils font 
vieux ils ne fe quittent plus que 



5é Les Mceurs 

très-rarement, 8c pour de gran^ 
des raifons : Il y en a, quoy que 
tres-peu,qui demeurent vingt 
6c trente ans avec leurs fem- 
mes , qui font au defefpoir 
quand leur mary eft bon chaf- 
feur , & qu'il les quitte , el- 
les s*empoifonnent même quel- 
ques-fois^ comme j'en ay veu 
une à qui j'ay fauve la vie avec 
du Teriacque. Quand ces Bar- 
res vont à la chalfe du Caftor 
au Prin-tems, ils laiflenc fou- 
vent leurs femmes au village 
pour femer du bled d'Inde , 
des Citrouilles , 6c en louent 
une autre pour aller avec euxj 
quand ils fout de retour chez- 
eux , ils iuy donnent un Ca- 
ftor ou deux , 6c l'envoyent 
comme cela chez -elle, 6c fè re- 
mettent avec la première. Si 
pourtant la dernière leur plaît 
d'avantage , ils changent la 



des Sauvages. yj 
première fans façon, ils font 
furpns de ce que nos François 
ne font pas comme eux. Un 
jour , pendant cjue le ma- 
ry d'une de nos habiranres 
Françoifes elloit allé à lo ou 
30 lieues ^ les femmes Sauvages 
alloient trouver cette femmeôc 
luy difoient^ tu n*as point d'ef- 
prit , prend pour le prefent un 
autre homme^ 6c quand le tien 
fera revenu tu laifleras celuy- 
la. Cette grande inconftance 
6c changement des femmes , eft 
une grande oppofition aux ma- 
ximes du Chriftianifme , que 
nous voulions donner aux Sau- 
vages, 6c un des obflacles des 
plus confiderables à la Foy. 

Il n'en eft pas de mefme des 
Nations du Sud où laPoliga- 
mie re^nei car dans toutes les 
terres de la Loiiifiane ^ il y a 
des Sauvages qui ont jufques 



3? Les Mœurs 

à dix ou onze femmes, Scfont 
fouvent mariez aux trois pro* 
près fœurs , apportant pour rai- 
îbn qu'elles s'accordent mieux 
entr'elles. Quand un homme 
a fait fcs prelèns au père & à 
la mère de Ja fille , elle eft à 
luy en propre pour toute fa 
vie s'il veut: quelquesfois les 
parens reprennent des enfans 
de leur gendre, en rendant les 
prefens qu'il ont receus de luy. 
mais cela efbaiTez rare. Si une 
femme eftoit infidelle, le ma- 
ry luy couperoit le nez, l'oreil- 
le , ou luy feroit quelque ba- 
lafFre avec un couteau de Pier- 
re fur le vifage 5 6c quand il Ta 
tuëroic, il en feroit quitte en 
faifant un prefent aux parens 
de la deffunte pour efluyer 
leurs larmes. J'en ay veu plu. 
fieurs marquées notablement 
au vifage, qui ne laiflbientpas 



des Sauvages. 39 
d'avoir des enfans avec quel- 
ques malotrus. Les hommes 
du pays chauds font plus ja- 
loux de leurs femmes que ceux 
du Nord ; les premiers font fi 
ombrageux en ces fortes de ma- 
tières, qu'ils fe bleflent , Se 
quelques fois fe tuent par je 
ne fçay quelle fureur d'amour. 
Les jeunes guerriers ne s'ap- 
prochent pas fouvent des fem- 
mes qu'ils n'ayent Tâge de 
trente ans 3 parce, difent-ils, 
que le commerce des femmes 
les cmpefchent de courir. Les 
hommes y font tous nuds- mais 
les fcmmesen partie font cou- 
vertes de peaux fort propres, 
particulièrement pendant les 
dan (es 6c les cérémonies : Les 
filles ont des frifures , de les 
femmes portent les cheveux à 
la Bohémienne. 



40 Zei Mœurs 

Fefiins des Sau<vages. 

ILs ont plufieurs fortes de 
fefiins 3 ils en ont de guerre, 
de mort , de mariage , pour 
guérir un malade , ils en ont 
auflî de communs. Autrefois 
ils en faifoient d'impudicité , 
où les hommes 6c les femmes 
fe mecroient paîle-mêle j mais 
prefentcment s'ils en font en. 
core, ce n'eft que très -rare- 
ment. Quand ils veulent aller 
en guerre, c'eft pour quelque 
tort qu'ils prétendent qu'on 
leur à fait j quelques-fois pour 
un refvc , èi fouvent parce que 
cela leur eil venu en fantaifie, 
ou parce que les autres fe mo- 
quent d*eux , en ces termes ": 
Tu n'as pas de courage, tu n'as 



des Sauvages. 41 
jamais efté en guerre, tu n'as ja- 
mais tué d'hommes : Q^and ils 
V eulcnt aller feuls, pour lors ils 
ne font point defeftins-mais ils 
difent feulement à leur femme, 
fais-moy de la farine, je m*en 
vais en guerre. Qtiand ils veu- 
lent avoir des compagnons , ils 
vont par tout le village inviter 
au feftin les jeunes hommes, 
lefquels prennent chacun 
leur chaudière ou leur écuelle, 
&c vont dans la cabanne de 
celuy qui les a appelles, où il 
les attend en chantant, ics 
chanfons font toutes de guer- 
re, je vas en guerre, je vas 
vanger la mort de mon parent, 
je tuèray , je brûleray , jame- 
neray des Efclaves , je man- 
geray des hommes 6c autres 
chofes femblabk^ment, qui ne 
refpirent que la cruautc.Quand 
tout le monde eft venu on em- 

D 



41 Les Mœurs 
piic les chaudières &c on man- 
ge, & pendant cela celuy qui 
&it le feitin chante toujours, 
les 'exhortant tous à le fuivre ^ 
ils ne difènt mot, & ils man- 
gent tout ce qu'ils ont fans 
parler, fi ce n'ell de tems en 
tems , que Tun ou l'autre d'en- 
tr'eux dit , Necho, ou , To- 
genfKa , oui tu as raifon , après 
qu'ils ont tout mangé , ce mai - 
lire du feftin leur fait une Ha- 
rangue,ôcils répondent de tems 
en tems, Netho oiii 5 quand 
il a harangué , il dit voyla qui 
eflfait, je pars demain, ou dans 
deux jours ^ dans trois jours, 
dans un mois , félon que fon 
génie luy dicte. Le lendemain 
ou un autre jour , ceux qui 
veulent l'accompagner, le vont 
voir ôc luy difent , je vais en 
guerre avec toy • il dit voyla 
qui eft fait , préparons nous 



des Sauvages. 4$ 
pour un tel jour ^ ils font 
quelques-fois plus de dix fem- 
blables feftins avant que de 
partir^ autre fois ils en faifoient 
avant que d'aller en guerre 
de très -impudiques : Car fi 
une fille avoit manqué de fe 
rendre à celuy que le chef de 
partie luy avoir prefcrit , on 
luy attribuoit tout le malheur 
qui arrivoit dans les entrepris 
Tes de guerre, tant le diable 
eft artificieux en matière d'im- 
pudicité ! Quand ils marient 
leurs enfans, ils ne font point 
de feftins , quelques- fois ils en 
font 5 on ils obfervent de cer- 
taines Cérémonies. La premiè- 
re chofe qu'ils font , c'eft de 
fonger à la mangeaille i pour 
cet efFetils rempliflent de gran- 
des chaudières de viande , fé- 
lon le nombre de ceux qu'ils 
veulent inviter j quand la vian- 

DiJ - 



44 Les Mœurs 
de ou la fangamicé eft ciiitce, 
ils vont appeller leurs gens^ di- 
faioc, en leur meccanc une bû- 
chette à la main , je t'invitte 
à mon feflin ^ auffitoft dit auf- 
lîtofi: fait, il n'eft pas necef- 
faire d'y retourner deux fois , 
ils y vont tous avec leurs chau - 
dieres 6c leurs écuelles . le mai- 
ftre de la maifon, fait la di- 
flribution des portions fort 
jufte , & celuy qui fait le fe- 
flin, ou un autre en fa ph^ce 
chante continuellement , juf-^ 
ques à ce qu'on ait tout man- 
gé : après le repas on chante 
ôc on danfe, 6c un chacun s*en 
retourne chez foy fans dire 
mot, excepté quelques-uns 
<}ui remercient celuy qui les 
a invirez, ^^r^^^ià^^.- 

Les fejftins pour gue rir un 
malade (e font j prefque^de la 
mefme manière.^ 



des Saunages. 4 J 
Les fedins de mort font lu- 
gubres Se triftes, perfonne n'y 
chante ny danfe i mais les pa- 
rens du mort font dans un 
grand fîlence,ôcfont paroiftre 
un vifage abbatu, pour émou- 
voir les conviez à compaffion. 
Tous ceux qui vont à ce fe- 
ftin portent des prefens , &en 
les jettant aux plus proches 
parens : Us difent, tien voyla 
pour effuyer tes larmes , pour 
faire la fofle du more , pour 
le couvrir, pour faire une ca- 
banne^ tien voyla pour faire 
une paliflade autour de fon 
tombeau. Apres qu*i!s ontain- 
û donné leurs preiens, & vui- 
dé leurs chaudières, ils s'en re- 
tournent chez eux fans dire 
mot. Pour ce qui eft des fe- 
llins communs^ ils (e font de 
toute forte de manière, félon 
leur fantaifie. 



-46 Les Mœurs 

Jeux des Snunjuges. 

ILs ont des Jeux pour les 
hommes , pour les femmes, 
&; pour les enfans. Les plus 
communs pour les hommes, 
font de certains fruits qui ont 
des noyaux noircis d'un codé 
& rougis de l'autre ^ ils les met- 
tent dans un plat de bois , ou 
d'écorfe fur une couvertare, fur 
un Capot , ou fur une robe de 
peau paflée^ il y en a fix ou 
huit qui joiient: Mais il n*y en a 
que deux qui touchent le plat 
alternativement à deux mains^ 
ils le lèvent, éc puis donnent 
du deffbus du plat contre ter- 
re , pour mêler par cette agita- 
tion les fix noyaux, puiss*ilen 
vient cinq rouges ou noirs 



des Smyages. 47 
tournés d'un mefme codé , ce 
n'eft qu'un jeu gagné, parce 
qu'ils joiienc ordinairement 
plufieurs jeux pour gagner la 
partie félon qu*ils conviennent 
entre-eux. Tous ceux qui font 
de la partie , jouent les uns 
après les autres , il y en a qui 
font fi addonnés à ce jeu qu'- 
ils jouent jufques àleur Capot; 
ceux qui jouent aduellemenr, 
crient à pleine gorge , lorf- 
qu'ils remuent le plat, ^ ils 
fe frappent fi fort les épaules 
qu'ils fe les rendent toutes 
noires de coups 5 ils joiienc auf- 
fi fouvent avec quantité de 
pailles longues d'un demi- pied 
ou environ ,*il y en a un qui les 
prend toutes dans la main , 
puis fans regarder, il les par- 
tage en deux 5 quand il les a 
divisées, il en donne une par- 
tie à fon adverfairei celuy qui a 



48 Les ,^œurs 

nombre pair félon qu^ils ont 
convenu , g^gne le jeu. 

Ils ont encore un autre jeu 
lequel efl fort commun entre 
les petits enfans de TEurope ^ 
ils prennent des grains de bled 
d'Inde ou autre chofes fem- 
blable , puis ils en mettent 
quelques-uns dans une main, 
éc ils fe demandent combien 
il y en a, celuy qui devine le 
nombre gagne. 

Ils jouent encor à un jeu 
qu'on appellent en leur Lan. 
gue , Ounonhayenty 5 mais 
c'cft plûtoft un commerce 
qu'un jeu* ils fe mettent dans 
deux cabannes fix dans Tune, 
& fix dans Tautrei puis il y 
en a un qui prend des hardes 
ou quelque pelleterie ^ 6c ce 
qu'il a envie de troquer, il va 
à la porte de l'autre cabanne, 
il fait un cris 5 ceux qui font 

dans 



des SM^vages. 49 
dans la cabanne, fonc un écho^ 
celuy-Ia s'approche 6c dit en 
chantant 5 qu'il veut vendre ce 
qu'il tient entre les mains- ceux 
qui font au dedans répondent, 
hon 3 hon, hon , hon^ lion, hon^ 
ce vendeur ayant achevé toute 
làchanfon , jette fa marchan- 
dife dai:is la cabanneSc s'en re^ 
tourne chez foy • alors les au- 
tres en ayant examiné le prix, 
& demandé au vendeur s^il loû- 
haitte en échange un capot, 
une chemife, une paire de fou- 
hers ou autres chofe fembla. 
blcj il y en a un d'entre eux 
•qui va porter à l'autre caban- 
ne , i'équipolant de ce qu'on 
jette, ou rend la marchandife 
qu'on a jettée^ fi elle ne luy 
agréepas, ou fielle ne vaut pas 
ce qu'il porte en échange. Ces 
cérémonies font accompagnées 
de chanfons qui réjouiflTent 

JE 



ço jto Mœurs 
jes uns Bc les autres. 

;Les enfans jouent avec d^ 
arcs & avec deux feaftons , ua 
grand & un petit 5 ils tiennent 
le ipetit avec la main gauche, 
£c le grand de la main droite;: 
yuis iivec le grand, ils font vol- 
tiger tcn Tair lephis petit ,& un 
auD'e le va chercher, & le jet- 
te après celuy qui la fait fauter- 
;Ce jeu eft approchant de ce- 
-luy des enfans de I^Europe. 
Ils font aufîî un peloton de 
joncs ou de feuilles de bled 
dinde qu'ils jettent en Tair, 
&C le reçoivent au bout d'un 
bafton pointu. Les Adultes 
tant hommes que femmes , le 
ibir auprès du feu , racontent 
des fables i la manière de$ 
Europeans, 



des Sm^ugîs. jt 

Lu mcWîlités des sm- 
njdges. 

LEs Sauvages fe mettent 
fort peu en peine de nos 
civilités , bien au contraire, 
ils s'en mocquent quand nous 
en faifons ^ lors qu'ils arrivent 
dans un lieu , ils ne faluent le 
plus fouvent perfonne- mais 
ils demeurent acroupis, û. quoy 
qu'un chacun les viennent voit 
ils ne regardent perfonnei quel- 
ques, fois ils entrent dan^ la 
premiers cabantie qu'ils ren- 
contrent fans dire mot , ils 
prennent place la où ils la trou- 
vent ^ puis ils ailumenc leurs 
pipes ôr fument quelque tems 
fans parler : Qjand ils vien- 
nent dans nos mai (on s , ik 

E ij 



yz Les Mœurs 
prennent la première place j 
s^il y a une chaize au milieu 
du feu , ils s'en accommodenr, 
& ne fè lèvent pour <jui q-uc 
ce foir. Les hommes & les 
femmes ne cachent que leurs 
parties.- Ils lâchent des vents 
devant tout le monde fans fe 
foucier de perionne. Ik trait- .^ 
tenc fort incivilement leurs 
Anciens , jufques à lâcher des 
vents dans leurs nés, leurs dif- 
cours ne font ordinairement 
que vilainies , que faletez , tanc j 
ceux des femmes que ceux des 
hommes 5 pour ce qui e(l du 
commerce qu'ils ont avec leurs 
femmes, ils fe cachent ordi- ^ 
nairement j neantmoins quel- ' 
ques-fois ils ne fe cachent pas. 
Ils ne donnent d'ailleurs aucu- 
nes marques de turpitudes ex- 
térieures ny par haine ny par 
carefTes. Et ils ne font pas pa- 



des Sau^vagêî, 53 

roitre des contenances fembia- 
blesà celles que Ton voit prati- 
quer par les Eu^ropeans. Ih ne 
lavent jamais leurs plats qui 
font de bois ou d'^écorce , ny 
leurs ccuellesny leurs cuillieres. 
Qiiand les femmes viennent de 
torcher leurs enfans avec les 
mains, elles les frottent un peu 
à une éccrce puis elks touchent 
la viande qu'elle mangent 3 ils 
ne lavent prefque jamais leurs 
mains ny leurs vifages , les en- 
fans refpeârét fort peu leurs pa- 
rens,les pères felaifll'nt battre 
pir leurs encans • parce difent- 
ïls , que s*ils chaltioient leurs 
enfans , ils feroient trop timi- 
des , & ne (broient pas bons 
guerriers. Ils mangent en re. 
nifîlant, ôc en fouftlant com- 
me desbêces- ficoftqueleshom- 
mes font entré dans une maifon 
ils y fument, s-*ils trouvent un 



J4 Les Mœurt 

pot couvert, ils le découvrent,- 
ils mangent fouvent dans le 
plat ou leurs chiens ont mangé 
fans le netroyer^quand ils man- 
gent de la viande graflÈ_,ils s'en 
graiiTcnttoutlevifage, ils ror- 
tent concinuellemenr 5 ceu^s 
^ui ont commerce avec [qs- j 
prançois 3 ne lavent pref- 
^ue jan^is leurs chemifes 5. j 
mais ils ks laiflenc pourrir | 
fur leur dos , ils coupent ra- ' 
rement leurs ongles , ils la. 
vent rarement la viande pour . 
la mettre dans la chaudière i: ! 
leur cabannes font ordinaire- 
mient fort falles, ils mâchent 
des poux, les femmes lâchent 
leur eau devant tout le mon- 
de ^ 6c en pleine affemblée j 
quand leurs enfans ont pifle 
fur leurs couvertures , elles jet- 
tent Turine avec les mains , 
M& mangent fouvent couchés 




des Sau<vages. ff 
comme les chiens : Enfin ils 
ne fe gênent aucunement dans 
leurs adions^ 6c. fuiventle pue 
animai. 

Cwilité des Sau^vages. 

Ntre toutes ces incivilités 
,on rencontre quelque ci- 
vilités ^ le plus fouvent quand 
quelqu'un entre dans leurs ca- 
banes lorsqu'ils mangent , ils 
luy prefentent leur chaudière 5 
quelques uns auffi nous pre- 
fentent la plus belle place chez 
eux quand nous leur rendons 
vifite^ ceux qui ont beaucoup 
converfé avec les François 
^©us falixent quand ils nous 
rencontrent : C'eft auffi une 
maxime de civilité cntr'eux,. 
de rendre quand on leuradon- 

B iitf 



y$ Les Mœurs 

né. Encore qu'ils traitent itici- 
vilement leurs anciens, ils-onc 
néanmoins du refpeâ: pour 
leurs confeils , ^qu'ils fuivenc 
fort fouventj parce qu'ils di- 
feot que les vieillards ont plus 
d'expérience & fçavent mieux 
Jes affaires. Dans lesfcftinsils 
font fouvent diftindion dQS 
coûiiderables d'avec lesautresj 
car ils leurs donnent la tefte 
entière de la belle 6c la plus 
honnorable portion. Ils fe 
font des prefens les uns aux 
autres, & fe feftinent fort fou*, 
vent: ils ont encore uîie défé- 
rence pour \qs vieillards en ce 
qu'ils les laiflent gouverner les 
aflEaires , parce que cela e(t ho- 
norable entr'eux. Il y en a 
aufli , quoy que très peu, qui 
nous fa lu en t a la prancoile. 
J'en ay veu un qui s'appelloit 
Garakontié^ c'efl à. dire le 



des Sawï^cigss. 57 
Soleil qui marche , lequel 
haranguant devanc Monfieur 
Je Comte de Frontenac , o- 
toit Ton bonnet toutes les fois 
qu'il recommençoit un difcours 
nouveau : Un autre , Capitaine 
des Goiogoins ^ voyant une pe- 
tite fille qu'il avoit donnée à 
Monfieur Je Gouverneur du 
pays pour eftre iaftruite , dit 
fort civilement , Onontio , c'eft 
ainfi qu'ils appellent les Gou.- 
verneursdes François, tu es le 
Maiftre de cette fille , fais en- 
forte qu'elle fcache bien lire 2c 
écrire, quand elle fera grande 
tu me la rendras ou tu la pren- 
dras pour ta femme. J'en ay 
veu un» autre qui s'appelloit, 
Atreouati ,.c'eftà dire la grand 
gueule, lequel' mangeoit avec 
fîous comme les François , il 
lavoit fes mains, il femcttoïc à 
,table le dernier, il deplioit fa 



58 irx Mœurs 

ferviette proprement, il man- 
geoir avec Ja fourchette, en- 
fin il feifoit tour ce que nous 
faifions, mais fouvenc par ma^ 
Jice 6c par fingerie, 6c pour a- 
voir quelque prefent d^s Fran- 
•çois. 

Manière de faire h guerres 

LEs Itoquois pailènt pour<^ 
\qs plus belliqueux entre 
les Sauvages que nous avons 
connus juTques à prefent y QVt 
effet ils ont défait plulîeurs na- 
tions , 6c ceux qui reftoient ont 
eftd obligez de fe rendre à eux* 
Ils ont entr'eux des confide- 
lîâbles^ qui font comme des 
Chefs de parti, ceux là font 
tes maiftres dans les voyages;: 



des Sawveiges. y^ 

ils ont des gens à eux qui les 
fuivent par tout gc qui leurs 
obcïflen't en tout. Avant le 
départ ils font provilîon de 
bons fufils , depoudre 5 débal- 
les, de chaudières, de haches 
& d'autres munitions de guer- 
re, Ll y a quelques fois des 
jeunes femmes 6c déjeunes gar- 
dons qui les accompagnent*, 
ils font en cet équipage fou- 
vent trois ou quatre cens lieues,. 
Qiiand ils approchent du lieu 
où ils veulent tuer des hom- 
mes , ils marchent lentement 
& avec beaucoup de precau* 
tion , & jamais ils ne tirent un 
coup de fufil fur des beftey^, 
mais pour lors ils fe fervent 
d'un arc qui ne fait pas de briiir, 
&:en tiranrilsregardent partout 
crainte d'eftre furpris: ils en* 
voyent des efpions pour d'é- 
couvrir l'entrée des villages^ 



éo Les ^œurs. 

& pour voir par où ils com^ 
nienceronc l'attaKjuCy ou pour 
preBdre garde quand quel^ 
qu'ufî forrira afin de le furpren- 
dre, & c'eft ce qui arrive le 
plBsfouvenr3 car ils ne font 
leur coup que par trahifon, 
cpians un homme derrière un 
arbre, comme s'ils voul oient 
tuer une befte fauve , c*ell en 
quoy ils connoiflent les bons 
guerriers quand ils fçavcncfur- 
prendre : Dés qu'ils ont fait 
leur coup s^ils fçavenr bien • 
fuir, ce font des incompara, 
blés. Leur patience eft admi- 
rable; car quand ils fc voyent 
bien cachez ils demeurent bien 
fouvenc deux& trois jours der- 
rière un arbre fans manger , 
pour attendre i'occafion de 
tuer un homme j quelquesfois 
ib marchent ouvertement de 
fans crainte , mais cela fit fore 



des S^u^vages. 6i 

rare. Qjand ils avoicnt la guer- 
re concre les FraïKjois, un de 
leurs ConiîJerables , appelle 
Acreouaci s*en fut luy douziè- 
me ou treizième pour tu-ër un 
des Preftres du Séminaire S. 
Sulpice qui efloic dans un ViL 
lag.^ que Ton appelle la Chi- 
Be 5 en y arrivant il rencontra 
des François , aufquels il die, 
je m'en vay tuer un tel : en effec 
il le tua quelques jours après. 
Ce mefme ayant une aurre-fois 
manqué Ton coup encra daiis le 
Montréal , criant liay , hav, qui 
eft un fignedepaix. Auffitoffc 
on le receut 6c on luy fit des 
prefens ôiC bonne chère- mais 
en forçant il tua deux hommes 
qui couvroicnt une maifon, 
Qjelques-uns nous onr ditqu'ils 
avoient efté en guerre jufques 
aux terres .des Efpagnols qui 
font au nouveau Mexique^ 



fo Les Mœurs 
parce qu'ils racontent qu'ils 
ont efté dans un pays où \^s 
Habicans ramafToient de la 
terre rouge qu'ils portoienc 
vendre à une nation laquelle 
leur vendoit des haches^ d^s 
chaudières & autres chofes 
femhlables,apparemment cette 
terre eftoit de Tor. Ceux qui 
ne vont pas en guerre font mé- 
prifez ôc paflent pour des lâ- 
ches 6c des couards 4 Ils atta. 
quent toutes les autres Nations 
èc perfonne ne leur oze refiilerj 
c'eft ce qui les rend fuperbes 
iSc infupportables : il^ s'apeL 
lent pour cet effet , les hom- 
mes par excellence , comme 
fi toutes les autres Nations n*ef* 
toient que des belles i leut 
égard. , 



«^ 




des Sauvages. é^ 

Cruauté des Sau^ages^ 

NOus fommes furpris de la 
cruauté des Tyrans Sc 
nou^ en avons horreur 5 mais 
xelle des Iroquois n'elt pas 
.moins horrible, Q^and ils ont 
tué un honime , ils luy enle- 
'vent la peau du crâne 6^ la rem- 
porienc chez eux comme une 
^marque afleurée de leurs tro- 
phées: quand ils ont pris ua 
efclave, ils le garotttcnt &: le 
-font courir j s'il ne peut les fui- 
vre , ils luy donnent un coup 
de hache à la tefteôclelaiflent 
après luy avoir enlevé la per- 
ruque ou cheveleure : ils i1'^- 
pargnent pas mefme les cn- 
faiis à la mamelle. Si Tcfclave 



é4 L^^ Mœurs 
peut marcher ils Je lient pen- 
da-nt la n-uit , ils le traitent le 
plus crueilement qu'ils peu^ 
venc , ils fichent quatre per- 
ches en Ccrre aufquelles irs luy 
attachent les mains 6c les pieds, 
Texpoiant ainfî routes les nuits 
contre terre à la rigueur du 
temps : je ne dis rien de cent 
autres maux qu'ils luy font pen- 
dant le jour. Quand ils font 
prés de leurs V/iHages , il^foDC 
de grands cris aulquels Tcux 
de leur Nation connoiflenc 
que ce font leurs guerriers qui 
reviennent avec des Enclaves: 
En mefme temps les hommes 
&c les femmes mettent leurs 
beaux atours, ôc les vont re- 
cevoir à rentrée du Village, 
où ils fe rangent en haye pour 
faire pafler les Efclaves au 
milieu j mais c*eft une pitoya- 
ble réception pour ces infor- 



dvs Sduvages. é^ 
tunes : Car ces canailles fe 
jertenc fur eux comme des 
cl^iens (ur leur proye , com- 
mençant cics-là à les tourmen- 
ter, pendant que les guerriers 
palTent à la file tour fuper- 
bes de leurs exploits. Les m\s 
donnent des coups de pieds 
à cts pauvres Efclaves^ les au- 
très des coups de ballons ., 
plufieurs des coups de cou- 
teaux , quelques-uns leurs ar- 
rachent les oreilles, leivr cou- 
peîït le né ou les lèvres , en 
forte que la plupart fuccom- 
bent & meurent à cette pom- 
peufe entrée 3 ceux qui ont 
plus de vigueur, font refer- 
vés à un plus grand fuplice :: 
Ils en épargnent neantmoins 
quelques-uns, mais rarement ^ 
quand les guerriers font en- 
trés dans leurs cabannes , tous 
les anciens s'affemblent poui: 



66 Les Mœur^ 

entendre la relation de tont 
ce qui s'eit paflé en guerre , 
enfuicre ils difpofenc des Ef- 
Glav<:s. Si le père d'une fem- 
me Sauvage a efté tué par 
leurs ennemis , ils luy don- 
nent un E(clav^e à la place ^^ 
êc il eft libre à cette femme de 
luy donner la vie ou de le faire 
mourir : Voicy comme ils font 
quand ils les veulent brûler ^^ 
ils les arrachent à un poteau 
par les pieds t<. par les mains; 
puis ils font rougir des canons, 
de fufils, des haches, 6c au- 
tres ferrailles, êc les leur ap^ 
pHquent depuis les jambes 
jufques à la tefte : Ils leur ar- 
rachent les ongles avec les 
dents, ils leur coupent d(cs 
cguillettes de chair fur le dos, 
^ fouvent ils leur lèvent la. 
f>'!rnique ^ puis ils leur met- 
tent des cendres rouges fur la- 



des ^duwages. 67 
playe, ils leuf coupent la lan- 
gue , êc ils leur font foufFrir 
tous les maux qu'ils peuvent 
imaginer. Apres les avoir tour- 
mentés de la forte , s'ils ne 
font pas encore niorts ils les 
détachent , bc les contrai- 
gnent de courir à coups de 
ballon. On raconte qu'il y 
eut un Elclave qui courut fi 
bien qu'il fe fauva dans le 
bois fans qu'ils l'ayent pu at- 
traper , lequel apparemment 
mourut faute de fecours • ce 
qui eft de plus furprenant , 
c'efl que ces Efclaves chan- 
tent au milieu de leurs tour* 
mens , ce qui irrite extrême- 
ment leurs bourreaux. Onra- 
porte qu'il y en eut un qui 
leur difoit vous n'avez point 
d'efprit , vous ne fçavez pa^ 
la manière de tourmenter,. 
vous elles des lâches ^ fi je 

F il 



éS Les Mœurs 
vous tenois dans mon paî^y 
je vous en ferois bien foufFrir 
d*av.incage ^: mais pendant 
qu'il parloit de la forte, une 
femme fie rougir au feu une 
petite broche de. fer, ôc luy 
perça les parties honteufes^ 
Pour lors il fix un cris , êc luy 
dit tu as de refprir,, tu 1 en- 
tend , v.oyla. comme il faut 
faire. Qviand TEfclave qu'ils 
ont brûié cfl mort ils le man- 
gent , £c font boire le fang i 
\mvs enfans, afin de les ren- 
dre cruels ^inhumains 5 ceux 
à qui on^ donne la vie , font 
parmy eux comme des Eicla*- 
ves & des valets, mais à la lon- 
gueur du temps ils perdent 
Jeurs Efclavages , & font com- 
me s'ils eltoient de leur Na- 
tion . 

Les Saiivag^'s de toute la 
Louifiane , ficuée à plus de 600 



des Sau^vagrs. 69 
lieuës des Iroq^ois^ parricu- 
liercmenclesNadouliouz chez 
lefquels j*ay cfté fait Elciave, 
ne font pas moins braves de 
fciirs perlonnes. Ils font auffi 
trembler toutes les Nations 
circonvoifioes , quoy-qirils 
n'ayent que TArc , & la flè- 
che ; Ils courent plus vifte 
que les Iroquois ^ mais ils ne 
font pas fi inhumains , 5c ils 
ne mangent pas la chair de 
leurs ennemis , ils fe conten- 
tent de les brûler. Un jours'e- 
fiant faifis d'un Huron , qui 
mangeoit de la chair humaine 
comme PIroquois ; ils prirent 
des grillades de fon corps, 6c 
luy dirent ^ toy qui aime la 
<:hair d'homme, mange d^ la 
tienne propre, pour faire con- 
noiftre à ta Nation , que nous 
Avons XQs maxitnes en horreur- 
car tes e;ens font femblabies 



jo Les Mœurs 
à des chiens , qui mangent de 
route forte de viande, quand, 
ils font affamés. 




Politique des Saunages. 

E qui maintient les Iroi*» 
quois , ôi^les rend fi re- 
doutables, ce font leurs Con- 
feils qu*ils tiennent continuel- 
lemenc pour la moindre af- 
faire : pour peu de chofe ils s'af- 
femblent 6c raifonnent enfeni- 
ble longt temps , enforte qu'ils 
n'entreprennent rien à l'étour- 
dy : Si on fe plaint que quel- 
qu'un d'entr'eux ait dérobé 
quelquechofe, d'abord il- font 
leurs diligences pour fçjvoir 
celuv qui a fait le larcin *, s'ils 
ne le peuvent découvrir ou 
s'il nU pas dtquoy reitituër , 



des Sauvages. ji 
pourveu qu'ils foycnt convain- 
cus de la vérité du fait , ils font 
quelques prefens à la partie 
interefTée pour la contenter. 
Quand ils veulent faire mou- 
rir quelqu'un d'entr*eux qu'ils 
croyenc eftre coupable, afin 
que Ç^s parens n'àyent point à: 
s'envanger 5 ilsloii^ntun hom- 
me qui s'enyvre, puis quand 
il a fait fon coup, ils difeot: 
pour toute raifon qu'il n'avoit 
pas d'efprit;, que c'eft Tyvro. 
gnerie qui l'a poufTé à faire- 
cela : autrefois ils avoient une 
autre manière de faire jurtice^. 
mais elle eft abrogée. Ils a- 
voi nt un jour dans Tannée 
qu'on pouvoir appeller la Fefte 
des F Is^car en effet ils faifoiend 
les fols , courants de cabane 
en cabanne, en forte que s'ils 
maltraitoient quelqu'un ou pre- 
îîoient quelque chofe , le len- 



^% Lts Mœurs- 

demain ils difoienc; j'eftois îo\ 
j^ n'avois point d'efprir , ^ ils 
fe contentoient de cetreexcu- 
ie fans en prendre vengeance 
^fans en rirer raifon. Quand ils 
vauloienc foire mourir un hom- 
me, ils en loiioient un qui en 
feifonc lefol^tuoit celuy qu'on 
luy avoir marqué. Us ont d^^z^ 
efpions entr'eux qui vont ô4 
viennent inceiîkmment , ô4 
leurs rapportent toutes les nou- 
velles qu'ils ont entendues; 
Pour ce qui elV du commerce, 
ils font afTez rufez , ils ne fe 
Jaiflent pas facilement trom- 
per, mais ils confidercnt tous 
attentivement y & s'eftudient à 
connoillre les marchandifes^ 
Les Ounonraguez font plus ru- 
fez que les autres , ^ plus a- 
droits à voler 6c à fai^^ d*autre^ 
choies (emblables. -'^^-K 



des Sau^a^s. yj 

panière de chajfer. 

POur k chafle ils obfer- 
vent les temps & les Tai- 
ions, ils tuent les Orignaux, 
& les Chevreuils en tous 
temps • mais particulièrement 
îorfqu'il y a de la neige: Ils 
chaflent aux Chats fauvages 
pendant THy ver,6c aux Porcs- 
cpics y aux Caftors àc aux Lou* 
très au Printemps , 6c quel- 
cjues fois i'Autonne. Ils fur- 
prennent d'ordinaire les Ori- 
gnaux ou Elans au colier: Ils 
tuent les Ours fur les arbres 
■quand ils mangent du gland 5 
pour ce qui ell des Chats fau- 
irages, ik abattent les arbres 
ftflr lelquels ils font, puis les 

G 



74 l^^ Mœurs 
chiens fe jettenc deiTas & les 
çtranglencj les Porcs- épies fe 
prennent prefque de la meÇ 
me manière ^ fi ce n^efl: qu'on 
\(^s tue à coups de haches • 
quand i*arbre eit tombé ^ par- 
ce que les chiens ne les peu. 
vent approcher , à caufe de 
leurs poils longs Se pointus 
comme des alênes , qui peu- 
vent percer inlenfiblement le 
corps d\m homme : Ils font 
mourir les chiens qui les étran- 
glent , fi Ton ne retire ces 
poils , qui font plus long & 
plus perçans , que ne font ceux 
des Herifions. Ces animaux ne 
courent pas vite, ua homme 
les attrape facilement à la 
courfe. Pour ce qui eft deis 
Loutres^ on les prend avec une 
trape où on les tue à coups 
de fufils, très peu, à.coupsde 
haches 5 p^rçe ;<ju'dles^ ; foai: 



des Sauvages. yj 
trop fubtiles. 

Les Sauvages prennent les 
Caftors en Hyver fous la gla- 
ce * ils cherchent première- 
ment les lacs de ces animaux. 
Les Caftors ont une indu- 
ftrie admirable 3 quand ils 
veulent chaaDger de heu , ils 
cherchent un ruifleau dans le 
bois, le long duquel ils mon- 
tent jufques à ce qu'ils ayenc 
trouvé un païs plat propre à 
faire un lac : Quand ils ont 
bien confiJeré le iieu partout, 
ils travaillent à faire des chau- 
sées pour arrefter i'cau , auiîî 
fortes que celles des étangs 
de l'Europe: La chauffée cftanc 
barrée de bois , de terre de 
de bouc, autant qu'il eft ne- 
ceffaire pour faire un grand 
lac, qui e(l quelques-fois d'un 
quart de heucs en longueur, 
ils baftiffenc leurs cabannes 

G ij 



yè Les Mœurs 
au milieu au niveau de I^eati 
avec du bois , des jons , & de 
Jâ boiie , proprement pla- 
quée par le moyen de leuT 
queues , <]ui font plus longues 
& plus larges qu'une truelle ^ 
kur baftiment eft à trois fie 
quatre étages, remplis de nat- 
tes de joncs, où ils font leurs 
petits qu'ils engendrent par 
coition , comme tous les arri- 
maux terreftres: Au fond de 
Teau , il y a des iiTuês hautes 
6c baffes ^ quand les étangs 
font gelés , ils ne fçauroienc 
aller que deffous la glace j c'eft 
pourquoy au commencement 
derHyver,ils font provifion 
de bois de tremble , qui eft 
leur nourriture ordinaire-. Ils 
le mettent dans Teau tout au- 
tour de la cabanne^ il y a quel- 
ques-fois trois ou quatre ca- 
bannes dans un lac , les Sau- 



des Snuvages. 77 
vages percent la glace autour 
de leur loge, avec le manche, 
d'une hache ou bien avec un 
pieu : Ils font un trou 6c fon- 
dentlefond de l'eau, pour fça- 
voir fi c'eft le chemin par où 
les Caftors forcent, fi en ef- 
fet ils découvrent que c*e{l 
par la qu'ils paiTent, ils y font 
entrer un filet long d'une 
braffe, 6c deux ballons, donc 
les deux bouts qui touchent 
le fond de l'eau , fortent 
par le trou bien haut au 
delTus de la glace: Il y adeu)C 
cordes attachées aux deux ba- 
llons, pour-tirer le filet quand 
le Caftor eft pris • mais afin que 
ce rusé animal ne voye poing 
le filet , ny les perfonnes , ori- 
(ème fur l'eau du bois pour* 
i^y , du cocon ou autre cho- 
fes fcmblable: un Sauvage de- 
meure au guet auprès des fii. 

G iij. 



78 Les Mœurs 

lecs avec une hache , pour 
tirer le Cafror fur la glace, 
pendant cjue les autres vont 
rompre les cabannes avec 
beaucoup de travail i parce 
qu'il y a le plus fouvent un 
pied de terre &: de bois qu^il 
faut rompre ôc couper à for- 
ce de haches i le tout eftant G;e- 
lé dur comme la pierre, &: puis 
ils fondent partout le lac où 
ils trouvent un creux, ils rom- 
pent la glace , de peur que 
les Caftors ne fe cachent & 
afin qu'eftans contrains de 
courir d'une place à l'autre , 
ils s'aillent jetter dans leurs 
filets : Ils travaillent de la 
mefme force, fouvent depuis 
le matin jnfqu*au foir , fans 
rien prendre 5 quelques fois ils 
n'en prennent que trois ou 
quatre > ils prennent encore 
des Caflors au Printemps avex 



des Sauvages. 79 

des trappes en la manière fui- 
vance. Quand les glaces com- 
mencent à fondre , ils remar- 
qnentles endroits par où ils for* 
rent, & là ils font une atrappe ^ 
} amorce ou l'appaft, eft une 
branche de bois de tremble^ 
qui va depuis Tatrappe jufques 
dans l'eau ^ quand les Caftors 
la rencontrent, ils la mangent 
jufques dans l'atrappe , où ils^ 
font tomber deux grofles bil- 
les de bois qui les accablent. 
Us prennent les Martres pref- 
que de la mefme manière j,. 
excepté qu'ils ne mettent 
point d*amorce à Tatrappe. 

Toutes les Nations du Sud 
ou de la Louifiane, font plus 
fuperftitieufes pour leurs chaf- 
fes 5 que les Peuples du Nord, 
& que les Iroquois. Durant 
que j'y eflois, leurs vieillards,, 
iîx journées avant que de don- 

G ilij 



^a Les Mœurs 

ner la chafle aux Bœufs faïK. 
vages , envoyèrent quarre ou 
cinq des plus alertes de leurs 
chaflTeurs fur des montagnes, 
pour danfer le calumet , avec 
autant de cérémonies qu'aux 
Nations où ils ont coutume 
d'envoyer en Ambaflàde pour^ 
faire quelque alliance 5 au re- 
tour de leurs Députez , ils- 
expoferent à la veuë de tont- 
le monde pendaat trois Jours^ 
une des plus grandes chau^ 
dieres qu'ils nous avoient dé- 
robées , laquelle ils entourè- 
rent de. plumes de toutes for- 
tes de couleurs^ avec un fu- 
fil de nos canoteurs François^ 
qu'ils avoient posé par def- 
fus en travers 5 pendant trois 
jours , la première femme d'un 
Capitaine porcoit cette chau- 
dière fur fon dos en grande 
pompe , à; la telle de plus de 



des Saunages. 8t 

200 chafTeurs , qui fuivoienc 
un vieillard <]ui avoic atta- 
ché un de nos mouchoirs d'ar- 
menie au bout d'un baftoa 
en forme d'enfeigne , tenant 
Tare 6c les flèches en main 
dans un grand filence. Ce vieil* 
lard leur fit faire trois ou qua- 
tre fois alte , pour pleurer 
amèrement la mort des Bœufs, 
à la dernière pofe les plus an- 
ciens d'entre- eux envoyèrent 
deux des plus habiles à la dé- 
couverte des Bœufs 3 ils leurs 
parlèrent à Toreille fort ba^ ^ 
à* leur retour avant que de 
commencer Tatcaque de ces 
animaux monftureux-, ils , Hu- 
mèrent de la fiante de Bœuf 
feichée^ & ils amorcèrent kxr 
pipes ou calumet de ce feu 
nouveau , pour faire fumer 
les coureurs qu'ils avoient en- 
voyés , Se auffi-toll après la 



P% Les Mœurs 
Cérémonie, cent hommes al- 
lèrent par derrière les mon- 
tagnes d'un cofté , 6c cent 
d'un autre, pour enfermer les 
Bgcufs qu'ils tuèrent en gran- 
de confufion. Les femmes boa 
cannèrent les viandes au So- 
leil y ne mangeant que les plus 
chetives , pour emporter les 
meilleures dans leurs villages y. 
à plus de deux cens lieues 
de cette grande boucherie. 



î^f '^^ ^^^ ^gS^- <î^ S 



éM<tmere de pécher. 

ILs pèchent toute forte de 
poiiîons _, qu^ils prennent 
avec des lalTets , des filets, 
& dQs harpons : Comme dans 
l'Europe, ils en prennent auf- 
fi quelques-uns avec dQs Vi-^ 



des Siiu<va.ges. S'j 
gnes , mais rrespeu: Je leur 
en ay veu pêcher avec des 
lafcecs d'une manière allez 
plaifanre 5 ils prennent une 
petite fourche , su bout de 
laquelle entre deux pointes, 
ils difpofent un lacet prefque 
de la mefme manière , qu'on 
les accommode en France , 
pour prendre les perdrix 5 puis 
ils la mettent dans l'eau , 6c 
quand les poiiTons paflTent , 
ils la leur prefentent j le poif- 
fon y eftant entré ^ ils la ti- 
rent , & ils demeurent pen- 
dus par les oiiiyes ; je leur ay 
apris àen prendreà la main^aa 
Printemps: Laplus confidera- 
ble de leurs pêches, c'eft celle 
de l'Anguille, de Saulmons, 
& de poiiTons blancs : La pê^ 
die la plus confiderables des 
Agniez , qui font voifins de 
la nouvelle JorK , ell c'elle 



84 -t^ Mœurs 

des Grenouilles qu'ils met- 
tent toutes entières fans les 
éc©rcher dans leurs chaudiè- 
res , pour afFaifonner leurs fa^ 
gamités de bled<^d*Inde ^ i!^ 
pèchent les poiflbns blancs 
en grandes abondance à Nia- 
gara , ou eft le fort Conty. 
Les Sauhnons , ou plûtoft 
fcs Truittes- Saulmonées , fé 
prennent en plufieurs autres 
endroits, autour du lac dô 
Frontenac : lis prennent les 
Anguilles la nuit quand il fait 
un beau calme ^ ces poifTons 
defcendcnt en très- g-randè 
quantité le long du fleuve 
laint Laurent. Us mettent une 
2;rande écorce , avec de la 
terre fur le bout d'un pieu , 
6c ils allument comme une 
efpece de flambeau qui fait 
un feu- fort clair ^ puis un hom^ 
me ou deux- au plus , entrent 



des Sdwages. 85 
en canoc avec un harpon , 
posé encre les deux pointes 
d'une petite fourche j lorC 
qu'ils voyenc une Anguille à 
la lueur du feu , ils en kar- 
ponnent une très- grande quan- 
tité. Ils prennent les Saul- 
mons avec des harpons . 8c 
les poiffons blancs avec 
des hlers. Les peuples du 
Sud font il fubtils^ quoyque 
Jes poiflbns paflent vilte dans 
Teau, ils ne laiffent pas que 
de les tuer à coups de dards, 
qu'ils font entrer fort avant 
dans Teau avec leur arc, 6c 
ils ont des perches pointues, 
fi longues., & des yeux fi clair- 
voyans, qu'ils dardent Se ra- 
mènent des grands Efl:urgeons 
6c de^ Truittes , qui font â 
fept où huit brailes dans leau« 




26 Les Mœurs 

% -§0^ -&<>^ ^>* -§<:« ^ 

VflanciUs des Saunages. 

Vant que les Europeans 
fuflent dans TAmerique, 
les Sauvages fe fervoient , ôc 
toutes les Nations de la Loiii- 
fîane fe fervent encore aujour- 
d*huy, de pots de terreau lieu 
de chaudières , de pierres ai- 
guës n'ayant point de haches 
ny de coiiteaux : Ils mettent 
des petites pierres dans un ba- 
fton fendu , Se un certain os 
qui eft au defTus du talon des 
Elans pour fervir d'aleine, ils 
n'ont point d'armes à feu , 
mais feulement des arcs &: 
des fiêches 5 pour faire du 
feu , ils prennent deux pe- 



f. ^ 



des^ Saunages) 87 
tits ballons, Pim de cedre^ôc 
Vaurre d'un bois plus dur, 6c 
en frottant entre les deux 
paumes des mains, le plus dur 
lur le plus foible -, ils fe fait 
un troa dans le cèdre, d'oà 
ils font tomber une farine 
qui fe convertit en feu ^ quand 
ils veulent faire quelque pl-'ir, 
ccuelles ou cuiliieres 3 ils ac- 
comodent le bois avec leurs 
hachent de pierre : Ils la creu- 
fent avec des charbons de feu 
&L les raclent enfuicte avec 
des dents de Caftors pour les 
polir. Pour ce qui eft des 
Nations du Nord , où il y a 
de grands Hyvers^ils fe fer- 
vent de raquettes pour mar- 
cher fur la neige j ic ceux qui 
font voifins des Europeans , 
ont prefentement des fufils , 
des haches , des chaudières , 
des alênes, des couteaux, 



88 Les Mœurs 
des batte- feux, & autres uftai> 
ciles comme iious^ pour fe- 
mer leur bled-d*Incle , ils font 
des pioches de bois . mais 
quand ils en peuvent avoir 
de fer, ils les préfèrent aux 
autres i ilsont des gourdes dans 
lefqueiles ils mettent leurshui- 
les d'Ours, des Chats fauva- 
ges, & de Tounefol. II n*y a 
pas d'hommes qui n'ait un 
petit fac pour mettre fà pipe 
& fon taba<:. Les femfnes font 
des (acs de feuilles cle bled- 
d'Inde, d'écorce de tillat ou 
de joncs pour mettre leur b|ed^ 
elles font du fil d'orties, d'c- 
con e de tillor , 6c de cer- 
taine autre racine , dont je 
ne fçay pas le nom. Pour 
coudre leurs fouliers, ils nefe 
fervent que de babiches oa 
éguilletces ^ elles font des nat^ 
tes de joncs pour fe coucher^ 

& 



dus Sauz^ages. 89 
& quand elles n en ont poinc 
elles 1> fervent d^écorccj el- 
ks emmailloccenc leurs enfans 
prefque comme les femmes 
de PEurope , &c elles les at- 
tachent fur une planche, pou? 
prendre leurs chaudières ^ queU 
qués-unes ont des cremailie- 
rés, celles qui n'en ont point 
fe fervent de branches d'ar- 



bres. 



^? ri r; r7 r? r? C? C? ^Jj 



-'Manière cCenfe^elir les^ 
morts. 

ILs enfeveliiïent leurs morts? 
avec beaucoup de magni- 
ficence, prmcipa'ement leurs- 
parens: Ils leurs donnent cous 
les plus beaux .'lîtours êc leurs 
frottent le vifage de toates^ 



90 Her Momn 

forces de couleurs : Puis ils 
\qs mettent dans un cercueil 
qu'ils accommodent en façon: 
de maufolées, fi c'eft quelque 
enfant qu'ils puifTent mettre fa. 
ciiement dans leur couvertu- 
re , ou fur une traîné , ea 
prefence de tous fes parens^, 
afin d'en tirer des prefens qu'on 
a coutume de leur faire pour 
effuyer leurs larmes 5 ils met- 
tent dans la fofle avec luy, tout 
ce qui luy appartient , quand 
niefme il y auroit la valeur de 
200 écus,ils y m.ettent jufques â- 
des foiiîiers , des raquettes , 
des alênes ^ un batte- feu , une 
hache , des coliers de porcelei- 
ne, une chaudière pleine de 
fagamité, du bled-d'Inde ^ de 
la viande, 6c autre chofefem- 
blab'e. Et fi c'eft un homme^ 
lis luy mettent auflî un fufil^ 
de la poudre, Se des balles ^ 



parce que difenc-ils, que quand 
il fera au païs des morts ou 
des efprits 3 il aura befoin de 
tout cec équipage pour la 
challe. 

Superjîitiom des Saunages. 

IL y en a d'entre eux de 
plus fuperftitieux les uns 
que les autres , particuliè- 
rement les vieillards , & Its- 
femmes qui tiennent avec 
opiniâtreté les traditions de 
leurs ancedres 5 enforte que 
quand on leur dit qu'ils n'onr 
point d'efprit , qu'ils ne de- 
vroient pas s'attacher à de 
telles folies , ils nous deman- 
dent quel âge as-tu? Tu n'as 
que trente ou qnaraute-ans , 
& tu veux fçavoir mieux les. 

H ij 






91; Les Mœurs' 
chofes que nos vieillards: va, 
tu ne fçais ce que tu dis r 
tu peut bien fçavoir ce qui 
fe pafle dans ton païs , par- 
ce que tes anciens te Tont 
dit • mais non pas ce qui s*efl 
paflè dans le noftre , avant 
que les François y fuflent ve- 
nus. On leur réplique, nous 
fcavons tout par le moyen 
de l'écriture. C^ Sauvages 
demandent , avant que vous 
vinflîez dans cqs terres où. 
nous fommes , Içavicz vous 
bien que notrs y eftions : on 
eft obligé de dire que non». 
Tu ne fçâis donc pas tout 
de récriture , 6c elle ne ta. 
pas dit tout,. 






des Sauvages, ^j^ 
^ (X^f^ cS^f^ <r®l^ (X»^*. 4i 

Croyances ridicules. 

IL y en a beaucoup qui ne 
croyenc pas ce que leurs' 
anciens racontent . il y en a 
auffi qui les croyent. Je vous^ 
ay déjà dit les fentimens qu*ils 
ont de leur origine, êc delà 
guerifon de leurs malades ^ ils 
croyent Timmortaliré de Tà- 
me, & ils difent qu'il y a un 
païs tres-delicieux vers YOc^ 
cident, où on fait bonne chaf- 
fe> on y tuë toutes fortes d*a- 
nimaux autant que Ton veut: 
C*eft la où vont les âmes, ff 
bien qu'ils elperent de fe voir 
là tous enfembîe : Mais ils 
font plus ridicules en ce qu*ib 



94 ^^^ Mœurs 
difent , que les âmes des chau. 
diereSjdes fufils^des batte- feux,; 
&des autres armes qu*ils met- 
tent dans les fofles des morts, 
s'en vont avec les morts pour 
fervir à leur ufage, comme- 
icy. 

Un jour une fille eftanr 
morte après avoir efté ba- 
ptifée , fa mère vit un de {^s 
Efclaves à rarticle de la mort- 
elle dit ma fille efl au païs 
des morts entre les François 
toute feule , {ans parens 6c 
fans amis , éc voicy le Prin- 
temps ^ il faut qu'elle feme 
du bled-d'Inde il des Citrouil- 
les ^ baptifés mon Efclave ,afin 
qu'il aille auflî au païs des 
François, 6c il fervira ma fille. 
Une femme efVant à Tarticle 
de la mort , crioit^ je ne veux 
point eftre baptisée , car les 
Sauvages qui meurent Chrê- 



des Saunages. ^f 
tiens , font brûlés au païs des 
âmes par les François • quel- 
ques-uns difent que nous les 
baptifons , afin qu'ils foyent 
nos Efclaves en l'autre mon- 
de : D'autres demandent s'il 
y a bonne chaffe au païs que 
tu veux que nous allions 5 
quand on leur répond qu'on 
y vit fans boire & fans man- 
ger, je ny veux donc pas al- 
ler, difent. ils • parce que je 
veux manger. Si on ajoute- 
qu'ils n'auront pas befoin de 
boire n'y de manger^ ils met« 
tent la main fur la bouche^ 
difant tu eft un grand men- 
teur 5 eft-ce qu'on peut vivre 
fans manger? Un homme nous 
raconta une fois ce qui fuit en' 
ces termes^ un de nos vieil- 
lards eflant mort, & eftanc 
parvenu au païs des âmes 3 
il trouva d'abord des François 



9,6 I^^s Mœurf^ 

qui le careflercnr , & liiy 
firent fort bonne chère , 
puis il arriva au lieu où font 
les Sauvages , qui le receu- 
rent auffi très-bien :I1 y avoir 
tous les jours des feftins auf- 
quels les Franijois eftoient im 
vices prefque toujours i par- 
ce que là il n\ a jamais de 
querelles n'y de guerres en- 
tr'eux* Apres que ce vieiU 
lard eut veu tous ces pais , 
il revint, te raconta tout à 
ceux de (à Nation. Nous de- 
mandâmes à ce Sauvage , s'il 
croyoit cela , il répondit que 
non , que leurs anciens di- 
foient cela , mais que peut- 
eftre ils mentoient :: Ils ad- 
mettent quelque forte de 
gcnie en toutes chotes ^ ils 
croyent tous un maiftre de 
la vie 5 mais ils en font di- 
verfes applications , quelques^ 

uns 



des Saunages. ^j 
uns ont un Corbeau qu'ils por- 
tent toujours avec eux , ôc 
qu'ils difenc eftre le maiftre 
de leur vie , les uns un Hi- 
bou , les autres un os, un co- 
quillage de mer & autres cho- 
fes femblables. Quand ils en- 
tendent un Hibou crier ^ ils 
tremblent^ & tirent de- Ta un 
mauvais» augure ^ ils adjoûrent 
foy à leurs fonges^ ils entrent 
dans les étuves^ afin d'avoir 
beau- temps pour prendre du 
Caftor^ pour tuer des belles 
à la chaflTe : Ils ne donnent 
pas les os des Caftors ny des 
Loutres aux chiens , je leur 
en ay demandé la raifon , ils 
m'ont répondu qu'il y avoit 
un efprit dans le bois qui le 
diroit aux Caftors & aux Lou- 
tres , ëc qu'après cela ils n'en 
prendroient plus. Je leur ay 
demandé ce que c'eiloit qu'utt 

/ 



93 Les Mœurs 
fembkble efpnc , ils m*ont ré- 
parti que cVftoic une femme 
qui fçavoic tout , & eftoit la 
iTiaiireire de toute la challe. Il 
faut toujours remarquer que 
comme j'ay dit , la plupart 
ne croyenc pas tout cela- il y a 
environ deux ans, qu'une fem- 
me Sauvage s'cftoit empois 
fonnée allant à la chaff.^ les 
chalfeurs Tavoyent raportée 
dans fa cabanne , je la fus 
voir qu'elle eftoic morte , je 
les entendois difcourir entre- 
eux auprès de la dcffunte, 
&c dire que fur la neige ï\s 
avoienc veus la pifte d'un fer- 
pent, qui eftoit fort! de la 
bouche de cette femme ^ &: 
ils racontoient cela fort ferieu- 
fement: Pendant qu'ils raifon- 
noient ^ il y avoit une vieil- 
le fuperfticieufe , qui difoit 
Ot^on 5 c'eft l'efprit qui i'*a 



des Sauvages. 99^ 
tuée qui a pailé par Ta. J'ay 
veu un orarcon â2;e d'environ 
dix-fept à dix- huit ans lequel 
avoir refvé qu'il eftoit fille, 
il y ajoura tellement foy qu'il 
croyoit elire tel ^ il fe veftoir 
comme les filles , & fai- 
foit tous les mefmes ouvra- 
ges que les femmes. Le chef 
de noftre villa2:e , me dit une- 
rois Ononrio • c*c(t à dire' 
MonGeur le Gouverneur Ge- 
neral des François, le Comte 
de F^<vnenac arrivera avjour- 
d'huy icy , quand le Soleil fera 
à un tel endroit; En effet, il 
arriva à la mefme heure , ce 
veiiiaid n'en fçavoit pourtant' 
aucunes nouvelles _, &: je ne 
Iç. vois'qu'eile confcquence ti- 
rer de cette prediclion. 



m 



loo Les Mosurs 

f^jflt^ fvîfe>^ fVilL»! fViSî>o rvîfeyo » 

fWTjr^ **7|gv» WT^r^ t<iîffv* t<;$rv» ^ 

Z^i" Ohfincles de h con'verjton 
des SaH<V(iges. 

IL y en a plufieurs , tant du 
côré des Sauvages que du cô-^ 
ré des HoIandois,des Anglois, 
bc des Miffionnaires. Du cofté 
des Sauvages , le premier ob- 
ftacle qu ils ayent à la foy - 
c'ed Tindifference qu'iN ont 
pour toutes chofes. Quand 
on leur fait le récit de naître 
création , & des Myderes de 
la Religion Chrêrienne 5 ils 
nous dilent que nous 5vons 
raifon, 6c enluitte ils content 
leurs fables, & quand nous leur 
repartons que ce quMs difcnt 
B'ell pas vray y ils nous ré^ 



des Smiages. lOi 

pondent, qu'ils ont acquief^ 
ce à ce que nous leur avons 
dit, & que ce n'ell pas avoir 
de refp'it, d'interrompre un 
homme quand il parle, & de 
luy dire qu'il m; nt ,. voyla 
qui eft bien difent-ils pour 
ceux de ton pjïs • il e(l com^ 
mcL tu me l'as dis , mais non 
pas pour nous qui fommes 
d'une autre Nation. Le fécond 
Gonfifte dans leurs fup rfti. 
tions. Le troi' êmc, c'eft qu'ils 
ne lont pas letiencaires L'ob^ 
ft .^cle à la foy , du cofte Jes 
Hoiandois ^ Anglois , eft 
qu'ils renverfent toutes nos 
maxiiBes, 6c qu'ils font d'or- 
dinaire devant les Sauva- 
ges , tout le contraire de 
ce qu'ils leurs difeni , ne fai- 
fant point de fa<jon de leurs 
mentir à tous momcns dans 
un efprit de lucre j ils tâchent 



îoi Ees mœurs 

nialicieufement de nous atti- 
rer ia haine de ces Peuples, 
afin qu'ils n'ajourent nulle foy 
aux vérités'-' que nous leurs 
prêchons. 

L'obliacle à la foy qui fe 
rencontre du côté d-.s Mif- 
fîonnaires. Le pcmier, c'cft la 
difficulté qu'ils ont ' d*apren- 
la Lans^ue desSauvages. Le fé- 
cond , con(ifte,dans les opi- 
nions difF rentes, pour ce qui 
concerne la méthode de les 
inftaiire , 8c de leur faire le 
cathechiinie. Le rroiisême ob- 
fla cle qui pourroit encor em- 
pêcher 'e progre de la foy, 
feroit le trafic ten^porel , qui 
rendroienr les Miffionnaires 
fufpcds aux Saux'ges , îors 
qu'ils s'en voudt oient merle 
contre lesLoix de TEglife.. 



dés Sauvages. J05 

9Ç ^ >c îC ^ 16 j€ -^c ^^ j^ 55 

C:< ^vi. 'v-, «(1« ?Ti» f./. H'is "T;^ Ki» fS Ci 

Vindijference des San- 
^j>ges. 

ILs ont une indifférence fi 
i^rande pour routes chofes^^ 
qu'il n*en eft p.is une fem- 
blable fous le Cie! : Ils ont 
une très grande complaifance 
a écouter tout ce qu'on leur 
dit feneufement , & en tout 
ce qu'on leur fait faire. Si 
nous leur difons ^ prie Dieu 
mon frère avec moy^ils prient^ 
& ils répondent mot pour 
mot à toutes les prières que 
vous leurs apprenez; mets toy, 
à genoux , ils s'y mettent , 
ofte ton bonnet , il l'oflenu 

/ iiij 



104 ^^^ Mœurs' 
tais toy , ils le tailenc, ne fui 
mes point, ils ceflTent de fii- 
nier 3 fi on leur dit écoute- 
moy , ils écoutent tranquil- 
lement 3 quand on leur don- 
ne des images , un crucifix, 
ou des chapelets, ils s'en fer- 
vent pour ornement , com- 
me fi c'eftoit des bij ux, de ^'en 
parent comme fi c'eiloit quel- 
que porceleine^ quand je :eur 
difois, c'eft den ain le jour de 
la prière , ils difoient Niaova^ 
voyla qui eft bum , quand je 
leur difois,ne t'enyvre plus, ils 
répondoient voyla qui eft bien 
j -en fins content : Cependant 
dés le mom.nt qu'ails ont re- 
çu de la boiflon, ou des Fran- 
çois ou des Hblandois , ces 
dcrni:rs ne leur en refufant 
point pour des pellcrries, ils 
ne lailTent pas de s'enyvrer.^ 
Quand je leur demande s'iil 



des Sauvages. loj 

croyent, ils difenc qu'ouy^ &: 
prefc|ue toutes les femmes Sau- 
vages que quelques Miflîonnai- 
res ootbaptifées ôc mariée aux 
François en face de TEglife, 
quittent & changent fouvent 
de mari, parce qu'elles ne lonc 
foumifes aux Ordonnances 
de nos Lois Chrétiennes , ôc 
qu*elles ont toutes libertés de 
changer : Il faudroit abfolu- 
ment rendre ces Peuples polis, 
pour leurs faire embrafler le 
Chriftianiime^ car tandis que 
les Chfêciens ne feront pas 
leurs maiilres abfolus, on ver. 
ra peu de -uccés , fans une 
grâce de Dieu toute particu- 
lière , fans un miracle qu*il 
ne fait pas à Pegird de tous 
les Peuples, voyla mes (enti- 
niens, parrexperience que j'ay 
eue avec nos Recol :ts de i A- 
merique ,, Se le dilcours naïf 



106 Les Mœurs 
que j'en ay fait lans préten- 
dre choquer qui que ce foie, 
eftant obligé d*écrire la vé- 
rité- Ceux qui viendront après 
nous , connoiilrons dans le 
temps 5 le progrés de noftre 
nouvel! découverte j puifque 
cette année 1682 i*on me 
mande de j'Amenque , que 
le fieur de la Salle avec nos 
Recolets , ont efté à i*em- 
bouchure du Fleuve Colbert^ 
juiques à la mer du Sud- ils 
ont trouvé les Ak^mla , Taen- 
ia, Kcroas , 6c les Ouamats 
Peuples civilifcz , traitables, 
qui ont des Lois , un Roy 
qui commande Souveraine- 
ment, avec des Officiers é- 
quitables , libéraux , & po^ 
fé.s, ces Peuples demeurent 
fur le bord du Fleuve Col- 
bert, qui a plus de 800 licuës 
d'étendue joo de nollre con- 



des Sau'^a.ges, 1:07 

tîoîflance que nou'» avons fait 
en montant , ôc 500 que le fleur 
de la Salle a faiccndeicendanc, 
ces Nations dernières demeu- 
rent dans un pais trcs- fécond 
en toutes fortes de fruits il eft 
auflî chaud que Tltidie: Leb'ed 
y vient en maturité en 5-0 jours^ 
les terres portent deux fois 
Tannée • il s'y trouvent des PaL 
miers des Cannes, des Lauriers^, 
Scdi^sforefts de Meuriers/quan- 
tiré ie gibier ^ d - beites fau- 
ves,6c HTtres chofes femblables 
dont nous donnerons connoif- 
fance au pub-ic , plus am- 
plement à l'avenir. 

Je prie Dieu qu il donne 
fa benediélion, à noftre nou- 
velle découverte de la LoUi. 
iîane y & que le Roy en reçoive 
tout l'avantage poflîbie. 

FIN. 



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